Encore plus de politique

Les Français se désintéressent-ils de leur pays ?

D’un côté, les baromètres de la confiance tenus par le Cevipof font figurer avec constance « la méfiance, le dégoût et l’ennui » dans les sentiments que ressentent les Français à l’égard de la politique. La fin de cette grande année électorale confirme ce désengagement : taux d’adhésion aux partis traditionnels en berne, incapacité du parti au pouvoir, En Marche !, de fédérer une base militante dans la durée, tout ceci dans le cadre d’une baisse régulière des taux de participation aux élections politiques de ce pays.

De l’autre, les mêmes baromètres notent que seuls moins de 10% des Français ne s’intéressent pas du tout à la politique. Il faut voir les foules qui se pressent aux journées du patrimoine, ou l’engouement suscité par les œuvres puisées dans l’histoire et la géographie nationales ! Immense soif de transmission, d’appartenance.

D’où vient ce paradoxe ?

C’est peut-être, en première approche, la scène politique qui nous a désolés, avec ses acteurs opportunistes jouant leurs gammes pour tirer à eux les applaudissements des médias. Les « affaires », bien sûr, n’arrangent pas les choses. On s’écœure du comportement égocentré de ces hommes politiques, dont 90% des Français estiment qu’ils ne se préoccupent pas du tout de ce que pensent les citoyens.

Mais dès lors que l’homme a toujours été homme, mélange de sublime et de mesquin, attiré par convoitise autant que par noblesse vers le pouvoir, pourquoi cette personnalisation malsaine de la politique nous semble-t-elle accentuée aujourd’hui ?

Peut-être, en deuxième approche, parce que le spectacle des ambitions personnelles remplit un vide : celui de la pensée et de l’action commune.

Le vide de la pensée et de l’action commune prend la forme d’un discours raisonnable. Ce discours transforme en finalités politiques les certitudes qui relèvent de l’ordre des moyens. Il semble nous signifier que l’amour de notre pays ne vaut plus grand chose dans la « vraie vie », celle de la « complexité d’un monde globalisé en pleine mutation ». Ces mutations – mondialisation, innovation, concurrence, flux financiers ou migratoires – sont posées comme inéluctables, univoques et irrésistibles ; si c’est au politique de les organiser efficacement, on abandonne aux individus, plus ou moins talentueux, le soin de leur donner un sens, ou de se faire écraser par elles – moyennant quelques allocations.

La politique devient alors l’apanage de quelques techniciens, tandis qu’il se réduit à un simple divertissement « people » à l’égard du commun des mortels. C’est la forme impériale de la gouvernance qui réapparaît, et qui détruit ce lent travail de maturation qui, de Capet à De Gaulle, a façonné notre peuple et nos institutions pour former la nation.

La nation n’est pas l’empire, ce territoire infini sur lequel une maison conquérante exerce une domination – par la coercition ou la séduction – à l’égard de ses ressources et sur ses sujets. Elle n’est pas un espace indéfini, mais un lieu particulier ; ce ne sont pas des multitudes de sujets qui y vaquent à leurs occupations, mais un peuple qui y séjourne ; ce n’est pas un lien de domination qui les tient, mais un lien d’appartenance qui s’ancre dans une culture partagée, et qui se projette dans le monde par l’expression d’une volonté commune.

Entre les universalismes religieux de Rome et politique de Charles Quint puis des Habsbourg, la France s’est constituée en nation afin de créer un corps vivant autonome, suffisamment cohérent, dont l’angoissante quête de stabilité interne l’a rendue disposée à orienter, à peser sur et à donner du sens aux évènements qui lui étaient extérieurs.

La nation se résume en un cri : « nous voulons ». Ce cri suppose un « nous » en même temps qu’un « voulons ». C’est le propre de la conjugaison que d’accoler le sujet à l’action, car c’est elle qui donne du sens au langage. Il faut un nous, c’est-à-dire le sentiment d’appartenance, pour générer la confiance nécessaire à l’exercice d’une volonté. Il faut aussi une volonté, c’est-à-dire le sentiment de donner un sens à l’appartenance, pour qu’il y ait un nous. Les deux sont indissociables.

Or à quoi assistons-nous aujourd’hui ? A la dissolution du « nous », certes ; mais à la disparition du « voulons », surtout. Les deux phénomènes sont simultanés ; mais, des deux, il me semble que c’est le second qui doit jouer, dans la prise de conscience collective, le rôle de la poule. La crise de l’identité n’est que le symptôme de ce que l’on commence à ne plus savoir pour quoi, en vue de quelle finalité, nous sommes « nous ».

Il est frappant de remarquer combien bon nombre de programmes politiques se focalisent essentiellement sur la question des moyens, rarement sur celle des finalités. Ils ne concernent bien souvent que la machinerie de l’Etat dont il faudrait déboucher les tuyaux, comme si une entreprise communiquait moins sur le service qu’elle rendait que sur sa manière de le rendre. Il faut rationaliser la dépense ; optimiser les recettes ; être transparent ; numériser ; simplifier ; communiquer avec pédagogie. L’horizon politique est remplacé par l’horizon administratif : on fait le prélèvement à la source, parce que c’est plus efficace ; et on supprimera à terme le foyer fiscal, parce qu’on a fait le prélèvement à la source. Peut-on encore s’interroger sur le sens que peut avoir un système déclaratif fiscal, ou sur celui que prend le principe d’imposition par foyer ? Un modèle s’effondre au nom de l’efficacité sans que sa finalité ne soit clairement débattue. D’où ce sentiment d’être ballottés au gré d’une catallaxie court-termiste, cette agrégation de comportements spontanés sans vision d’ensemble dont la totalité peut aboutir, mais on s’en rend compte trop tard, à une soustraction du bien-être global.

Cette perte du sens politique au profit de l’administration des choses est due à la circonstance que l’on assimile la volonté commune au totalitarisme, dont le meilleur antidote serait l’individualisme. Hormis l’organisation efficace des moyens (les procédures juridiques, l’économie de marché), la postmodernité a donc fait le pari rassurant de rendre le politique aussi neutre que possible et de l’expurger de toute finalité autre que la promotion des individus.

Nulle fin de l’histoire tranquille dans cette sortie du politique, mais plutôt un retour au chaos de l’état de sauvagerie. Le refus de concevoir même qu’il existe un commun qu’il reviendrait à l’homme de servir, c’est l’âge du narcissisme, où l’on se sert dès lors qu’on a les moyens de le faire ; où l’on cherche à retirer quelque chose du commun, plutôt que d’y ajouter ; où l’on ne cultive plus la retenue de soi laissant libre le champ du travail partagé, mais où l’on se répand aussi loin qu’on puisse aller. Lorsque la seule finalité admise, c’est la liberté de chacun sous réserve de la liberté d’autrui, alors l’espace commun se privatise, et ne se réduit plus qu’à la fine membrane qui sépare deux individus : « l’autre » devient par définition une irritation, qu’il faut manipuler, détruire, ou, dans le meilleur des cas, subir.

Les institutions, la culture, la civilisation censées élever ces comportements perdent toute leur légitimité puisqu’elles se réduisent désormais au droit et au marché, c’est-à-dire à l’organisation optimale de rapports de forces. Les chocs d’idées deviennent donc des chocs de personnes dès lors que ces dernières ne conçoivent plus le lieu de leur demeure commune : c’est le terreau sur lequel se nourrissent les antiques promesses de fusion communautaire recherchant l’utopique homogénéité, culturelle ou religieuse, d’individus semblables agrégés en une sorte de lobby d’intérêts.

Le sentiment actuel des Français ne doit donc pas être pris pour ce qu’il n’est pas. Ce n’est pas parce que la France serait une vieille dame, la nation un cadre obsolète, le patriotisme un sentiment arriéré, que les Français s’éloignent de la politique. Mais, en revanche, c’est parce que les Français s’éloignent de la politique en n’y voyant plus qu’un désolant divertissement que la France risque de devenir une vieille dame, la nation un cadre obsolète, le patriotisme un sentiment « so 1945 ».

L’indifférence marquée à l’égard du système électoral, et le succès de la proposition d’En Marche ! de dépasser les clivages gauche/droite qui en a été son corollaire, ne sont pas un plébiscite en faveur du Grand Jeu planétaire. Penser que tel est le cas, c’est prendre la conséquence d’un phénomène pour sa cause. Et cette confusion nous livre un enseignement : nous sommes tentés de nous désintéresser de la politique non parce que nous ne croyons plus en notre pays, ni même parce que les acteurs du monde politique ne font que semblant d’y croire, mais parce que nous oublions que les premiers acteurs du monde politique, c’est nous-mêmes : recréer le commun, retrouver l’honneur de le servir, relève, dans nos vies quotidiennes, familiales, associatives ou professionnelles, de notre propre responsabilité. Si nous en avons marre de la politique, c’est en fait parce qu’il nous en faut davantage.

Reconstruire la droite

«Car il m’est apparu que l’homme était tout semblable à la citadelle. Il renverse les murs pour s’assurer la liberté, mais il n’est plus que forteresse démantelée et ouverte aux étoiles. Alors commence son angoisse qui est de n’être point» (Saint-Exupéry, Citadelle).

Ainsi en est-il de la scène politique française, structurée autour d’une seule et même idéologie, celle de la déconstruction permanente. Cette idéologie promeut le progrès conçu non comme surgissement d’une volonté dans l’histoire, mais, s’appuyant sur le confort matériel, comme un projet d’émancipation de l’homme contre toutes les formes de limites, quels que soient le sens de ces limites et la finalité poursuivie par celui qui vise à s’en débarrasser. Elle emprunte la méthode spécifique de la table rase, où l’histoire n’est plus faite de tâtonnements mais de certitudes aveugles en vue de soumettre la réalité réticente de la matière, tant dans le domaine scientifique (transhumanisme) que politique («arracher l’enfant des déterminismes de sa famille» de V. Peillon). Après son stade moderne, qui fut celui des mouvements collectifs (nationalismes, communismes), cette idéologie sera, au XXIe siècle, celle de l’agitation individuelle.

L’individu devient unique source et finalité de la société ; la conscience même d’un bien commun disparaît derrière le relativisme de groupes multiples organisés par leurs intérêts particuliers, éduisant la communauté de destin en un vaste marché mondial visant à l’épanouissement narcissique (Christopher Lasch) dont le politique ne serait qu’un secteur d’industrie. La scène politique française, entre consensus idéologique et fractures sociologiques, menace de dislocation la droite dite «de gouvernement». Dans la plupart des pays occidentaux, l’hégémonie culturelle de cette idéologie a creusé un fossé aujourd’hui presque sociologiquement figé, entre ceux qui en bénéficient et ceux qui en sont frustrés. Si le cœur de l’élite «de masse» (20-30% de la population selon C. Guilluy) a retiré les fruits de la mondialisation et de sa vision individualiste et libertaire (pour faire court, le droit de jouir sans entrave), la généralisation de la «société de marché» a percé les frontières des États et celles de tous les corps sociaux protecteurs – familles, écoles, entreprises – pour les atomiser en gagnants et en perdants.

Ces derniers, ceux qui ne «sont rien» (la France périphérique, soit les 2/3 de la population, toujours selon C. Guilluy), cherchent aujourd’hui à prendre leur revanche en se tournant, soit vers Marine Le Pen pour se décharger sur d’opportuns boucs émissaires (la finance, l’Europe, l’immigration), soit vers Jean-Luc Mélenchon promettant davantage d’utopies libératrices en surfant sur la colère du peuple (revenu universel, etc.). Cette déconstruction des nations entre centres et périphéries se retrouve partout ailleurs: en Angleterre avec la cartographie du «Brexit» opposant la Greater London aux autres régions du pays, ou aux États-Unis, entre les central states et les coastal states. Chez nous, la carte des électeurs du premier tour des présidentielles est éloquente (métropoles vs. France des villes moyennes).

La droite s’est historiquement contentée d’être le bon gestionnaire de cette idéologie depuis 1968, soit par désintérêt (elle s’est jetée à corps perdu dans le mondialisme et l’économie), soit par dégoût (c’est la bourgeoisie plus conservatrice qui se tourne vers la politique de proximité et se replie sur son entourage proche). Elle s’est contentée de se fondre dans le paysage dessiné par l’idéologie de la déconstruction en tentant d’y apporter un semblant d’ordre et de bonne gestion financière: le débat politique de la droite lors des législatives s’est ainsi résumé, après la grande désillusion des présidentielles, à une querelle comptable de chiffres et de mesures paramétriques (baisse de l’IR, etc.) sans vision aucune.

Le consensus idéologique ambiant n’a donc jamais été remis en question ; bien au contraire, le libéralisme traditionnel de la droite s’est laissé glisser vers la quête de la jouissance servile aux mains d’un État devenu simple gestionnaire. Or, les laissés-pour-compte de la mondialisation montrent qu’ils ne se satisferont plus des promesses de la gauche et du vide intellectuel laissé à droite. À l’heure du Brexit, de Trump, de Podemos, du mouvement des 5 étoiles et du FPÖ, la ligne de partage politique n’est plus entre une pensée de droite et une pensée de gauche, indépendantes l’une de l’autre.

Le clivage n’est plus idéologique: il menace de ne devenir que sociologique, entre les gagnants et les frustrés du libéralisme libertaire. Le risque est de voir une telle opposition, qui ne se situe plus sur le plan des idées, se traduire par la violence la plus brutale – déchaînement des frustrations et de l’accumulation des rancœurs, entretenues par le système médiatique. Entre En Marche, qui rassemble, dans un discours de gestionnaire rassurant, jeunes diplômés, immigrés et cadres des métropoles mondialisées, et Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen, qui rivalisent d’irresponsabilités pour incarner la revanche des antisystèmes et des classes populaires, le «marché» électoral de la droite dite de gouvernement s’est, faute de discours cohérent, réduit comme peau de chagrin.

Pour survivre, la droite devra bâtir un discours autonome qui réinvestisse le champ du politique plutôt que celui du gestionnaire. La recomposition actuelle du paysage politique français autour des deux extrêmes et l’apparition d’En Marche signeraient à terme l’avènement d’un grand parti centriste, majoritaire, mais traversé de courants profondément divergents et incohérents, constitué d’alliances de circonstances instables et ponctuelles rappelant les gouvernements de la IVe République. Ce schéma risque de «satelliser» la droite en caution économique d’un programme qu’elle ne maîtriserait plus. Cependant, la faiblesse du score de MLP au premier tour des présidentielles, et les divisions internes du FN auquel les départs de Marion Maréchal-Le Pen et de Florian Philippot portent un coup, constituent une opportunité immense pour que la droite de gouvernement effectue, à l’occasion de ces prochaines années, le travail sur elle-même analogue à celui des conservateurs britanniques au milieu des années 2000 devant une gauche économiquement et sociétalement libérale, et des extrêmes qui prêchaient la révolution.

La gauche avait, en son temps, assumé l’abandon du peuple qui a tout perdu: la droite pourrait assumer celui des élites postmodernes qui ont tout gagné. L’urgence de la droite, face à son risque de dissolution, est de récupérer trois pôles: l’électorat populaire (attaché à des valeurs de responsabilité, d’autorité et percevant les ravages du libéralisme libertaire), l’électorat bourgeois des provinces et assimilé, souvent de culture catholique et sociale, et celui de la gauche dite «réac», chevènementiste. Il s’agirait ici pour la droite d’abandonner l’élite déracinée et déterritorialisée pour rassembler la bourgeoisie de province et les classes populaires dans une sorte de « Terra Nova inversé ».

Comme l’avait fait le think-tank Terra Nova dès 2011 en orientant cyniquement le PS vers l’électorat de la coalition des bobos et des minorités, il s’agirait ici pour la droite d’abandonner l’élite déracinée et déterritorialisée, qui aurait tout à perdre d’un changement de son discours, pour rassembler la bourgeoisie de province et les classes populaires dans une sorte de «Terra Nova inversé». Ce Terra Nova inversé n’aurait pas pour objet de promettre une quelconque revanche, mais de proposer aux «perdants» économiques et culturels de porter un changement de paradigme.
Face à l’idéologie de la déconstruction qui rassemble pour mieux les déchirer les deux «camps» des gagnants et des perdants de la mondialisation libérale-libertaire, la droite doit bâtir un discours autonome et crédible.

Pour ce faire, elle refuserait de ne concevoir la nation que comme un agglomérat d’individus dont le politique n’aurait qu’à organiser l’interaction pour en maximiser l’épanouissement matériel ; et elle refuserait dans le même temps de promettre la «revanche» des classes populaires par des promesses intenables ou de verser dans le décroissantisme, marqueurs des deux extrêmes.
Refuser l’idéologie de la déconstruction, c’est donc affirmer le besoin de transmission de notre culture, qui suppose un espace clos, un territoire, générant solidarité et fraternité.
Refuser l’idéologie de la déconstruction, c’est à la fois refuser son matérialisme individualiste post-politique qui continue à atomiser la société en produisant des «gagnants» et des «perdants», et refuser sa méthode de la table rase surfant sur les fausses promesses et les colères stériles ; c’est assumer la nécessité pour toute société qui souhaite perdurer et vivre librement de protéger les trésors chèrement accumulés au fil des siècles.

C’est donc affirmer le besoin de transmission de notre culture, qui suppose un espace clos, un territoire, afin de générer la confiance et la fraternité nécessaires à l’existence d’une vie démocratique enracinée – d’une vraie démocratie, tout simplement. Ce projet aurait à son cœur le rejet de l’émerveillement béat et des frustrations violentes, lui préférant l’enracinement dans le passé pour une projection vers l’avenir. Son maître-mot ne serait pas «construire», mais «grandir», y compris à partir du local, plus propice à l’élaboration apaisée de solutions concrètes aux véritables problèmes de fond.

La protection qu’il offrirait n’est pas refus du changement, d’où le rejet du mot-caricature de «conservatisme»: elle réhabiliterait l’idée que l’innovation n’est ni bonne, ni mauvaise, mais qu’il revient à notre volonté politique de la saisir comme une opportunité et de la maîtriser comme un danger. C’est ainsi réhabiliter la place du politique, sa vocation à orienter plutôt qu’à accompagner les changements qui sont loin d’être inéluctables.

Ce serait donner envie aux Français de redécouvrir qu’ils peuvent encore, en tant que peuple, maîtriser les décisions qui ont trait à des sujets structurants pour notre avenir (écologie, transmission des savoirs et des valeurs, rapports à la mondialisation et au libre-échange, rapports à la technologie notamment quant à ses impacts éthiques et sociaux, etc.). Ce serait donc leur permettre de reprendre goût à leur propre liberté politique. «Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivant certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir», disait Simone Weil.

Cette refondation idéologique est à même de séduire l’électorat cible, mais aussi d’aller au-delà. Pour les classes populaires ou moyennes, et la bourgeoisie dite de province, il s’agit de reconnaître la valeur d’une patrie en partage, ainsi que le capital immatériel que représente la «décence commune» dont parle George Orwell sans laquelle «l’unité politique n’est qu’une coquille vide» (M. De Jaeghere). Les Français veulent travailler et non vivre d’allocations ; ils veulent se sentir intégrés dans la société et pas sans cesse renvoyés à leurs origines par un discours victimaire et moralisateur.

Mais c’est aussi un discours capable de rassembler d’abord les libéraux, au sens premier du terme – ceux qui aspirent à la protection des personnes contre l’arbitraire du pouvoir, ceux qui estiment qu’il appartient à chaque institution, Etat compris, de se cantonner à son rôle pertinent (notamment en matière économique). Mais aussi ceux qui reconnaissent que l’économie de marché ne fonctionne durablement – et n’est même historiquement apparue – que dans le cadre de communautés culturelles enracinées, assumant une certaine éthique, et structurées par des Etats-nations démocratiques.

Enfin, c’est un discours susceptible de séduire une partie de l’électorat préoccupé par la question sociale, en développant des politiques fondées sur la notion de responsabilité plutôt que sur l’humiliation d’un assistanat organisé: les Français veulent travailler et non vivre d’allocations ; ils veulent se sentir intégrés dans la société et pas sans cesse renvoyés à leurs origines par un discours victimaire et moralisateur.

Cette velléité de bâtir un nouveau parti de masse à droite, ni gestionnaire, ni démago, trouve de nombreux échos intellectuels et médiatiques, des anciennes gauche et droite: Finkielkraut, Brague, Debray, Gauchet, Onfray, Delsol, Polony. A l’heure où ce combat culturel est mené avec brio, la droite, si elle ne veut pas disparaître, devra prendre le chemin de crête périlleux qui consiste à rejeter en bloc le confort d’une politique gestionnaire en s’affranchissant d’une idéologie qui lui aliène le nouveau cœur de son électorat putatif: les classes moyennes et populaires, et la bourgeoisie dite de province.