L’Afrique en crise va-t-elle se retrouver dans nos banlieues ?

Les vagues migratoires massives auxquelles l’Europe est confrontée sont appelées à durer des décennies. Des millions de personnes – très majoritairement des hommes, d’après les données disponibles – se lancent chaque année vers la promesse d’un avenir meilleur en Europe. Or, et face à un enjeu qui semble appelé à durer, les partis politiques français de gauche comme de droite butent sur la question du long-terme. Les uns semblent en effet tentés de répondre à ces vagues migratoires par l’ouverture et la compassion : sur longue période, une telle approche est cependant susceptible de bouleverser les équilibres démographiques, culturels et sécuritaires de nos sociétés. Les autres, à l’inverse, appellent à une plus grande maîtrise des flux migratoires et à la remise en cause des dispositifs permettant ou encourageant ces flux : une telle approche, quoique plus responsable, bute sur les variables de long-terme qui contribuent à cette ruée vers l’Europe.

 

L’excellent ouvrage Africanistan de Serge Michailoff, paru en 2015, invite à la considération de ces variables de long-terme. En dépit de son sous-titre un brin provocateur (« L’Afrique en crise va-t-elle se retrouver dans nos banlieues ? »), l’auteur n’a rien d’un Cassandre : diplômé d’HEC et du MIT, ayant derrière lui une longue expérience qui l’a conduit à occuper des fonctions de direction à la Banque Mondiale et à l’Agence française de développement (AFD), Serge Michailof est un interlocuteur régulier des cabinets ministériels, du Quai d’Orsay, et des principales administrations françaises. Le regard proposé par l’ouvrage est donc doublement instructif, à la fois par son caractère informé, du fait de l’expérience de son auteur (l’ouvrage est particulièrement riche en anecdotes, souvent révélatrices), et par son caractère engagé, à travers un ton conciliant rigueur statistique et absence de langue de bois. Un ton devenu rare dans les publications sur les questions de développement, de plus en plus souvent prises dans un optimisme lénifiant se voulant auto-réalisateur.

 

L’Afrique en crise ?

 

L’Afrique en crise : un tel constat tranche avec l’afro-optimisme de ces dernières années. Depuis le début des années 2010, la communauté internationale met en effet l’accent sur certains aspects positifs de l’actualité africaine : la maîtrise croissante d’enjeux sanitaires majeurs, l’attraction croissante exercée par le continent à l’égard de certains investisseurs (notamment issus de pays émergents – Chine, Inde, Turquie, Brésil notamment), ou encore la lente consolidation des processus d’alternance démocratiques. L’analogie est tentante : l’Afrique d’aujourd’hui serait l’Asie d’il y a quarante ans, et l’Afrique de demain serait le moteur de la croissance mondiale.

 

Un tel optimisme doit, pour Michaloff, être doublement relativisé. D’une part, l’afro-optimisme de ces dernières années s’inscrit dans une longue fluctuation entre descriptions exagérément pessimistes (cf. par exemple un titre de The Economist, en mai 2000 : « Africa, the hopeless continent ») ou optimistes (cf. par exemple un autre titre, de Challenges, en mars 2016 : « Comment l’Afrique est devenue un nouvel Eldorado »). D’autre part – et surtout – les défis auxquels l’Afrique est confrontée, en particulier démographiques, restent immenses. Pour Michailoff (p.8), le constat est sans appel : « Il ne faut pas se le cacher, le continent est un véritable baril de poudre. La poudre s’appelle démographie. Et le détonateur se nomme emploi. L’équation est simple : en 2050, l’Afrique au sud du Sahara aura une fois et demie la population de la Chine. Mais les jeunes en âge de travailler y seront trois fois plus nombreux. Comment vont-ils se nourrir ? Se loger ? (…) Quels seront, où seront les emplois ? ».

 

Dans nos banlieues ?

 

Les risques identifiés par l’auteur sont en particulier extrêmes dans le Sahel francophone. Serge Michailof est un expert reconnu de la région, notamment pour y avoir été le conseiller de plusieurs ministres et chefs d’Etats depuis les années 1980. Selon lui (p.8 également,), « ce qui vaut et inquiète pour l’ensemble du continent prend une valeur dramatique quand il s’agit du Sahel (…). Que peut faire le Niger, dont la population aura été multipliée par un facteur supérieur à 20 (!) entre son indépendance en 1960 et 2050, alors que son potentiel agricole est très réduit et fortement contraint par les conditions climatiques ? ». Michailof propose alors un parallèle avec une autre région du monde où il a travaillé, l’Afghanistan. Or, du fait de la proximité géographique (et, dans le cas du Sahel francophone, linguistique) avec l’Europe et la France, nous pourrions avoir à subir les risques d’un Sahélistan, « puis, par un jeu de dominos, un Africanistan : un Afghanistan africain, mais à la puissance 5 ou 10, dont l’une des conséquences inéluctables sera qu’une bonne partie de l’Afrique en crise se retrouvera dans nos banlieues ».

 

Les conséquences migratoires et politiques de la probable réalisation de ces risques sont abordées brièvement mais sans ambages. Dans une section intitulée « Le Multiculturalisme est-il l’avenir ? », une approche réaliste est proposée : le multiculturalisme, écrit l’auteur, « que j’ai tant apprécié dans l’une des banlieues riches de Washington et sur le campus de MIT » n’a pas la même signification que « dans un des ghettos clichés de la banlieue parisienne, dans un immeuble saccagé par des résidents refusant le respect des règles élémentaires de notre savoir-vivre, avec des bandes ‘dealant’ de la drogue en bas de l’escalier » (p. 339). Allant jusqu’à évoquer la perspective, dans les pays européens, de l’apparition de « mini-califats gérés selon la charia » (p. 341), il rappelle que « toute nation solide suppose une identité de valeurs et une culture commune ».

 

Quelles pistes pour contrer le scénario Sahelistan/Africanistan ?

 

La réorientation des priorités et le renforcement institutionnel de notre politique de développement sont préconisés. Sur la base de ses observations, Serge Michailof suggère quelques priorités : l’insistance sur le développement rural (cf. p. 71 : les ruraux étant, en Afrique, 5,5 fois plus pauvres que les urbains, contre 2,7 en Inde, où la situation est pourtant problématique), l’insistance, plus spécifiquement, sur l’irrigation (cf. p. 61 : il existe seulement 6 millions d’hectares de surfaces irriguées en Afrique, contre 90 millions en Asie du sud ; à ce titre, est déploré, en particulier au sein de la Banque mondiale, le déclin de l’influence des ingénieurs agronomes au profit des macro-économistes depuis les années 1970) ; l’aide à la construction des appareils d’Etat là où notre influence est importante (par exemple au Mali) ; et la remise à l’agenda des questions de maîtrise de la croissance démographique dans la communauté internationale. La cohérence de l’action française en ces domaines exigera, pour l’auteur, une plus grande coordination interministérielle, ainsi que l’augmentation durable des ressources en subvention.  

 

Pour autant, Serge Michailof n’élude pas la condition nécessaire de tout redressement de la situation : le volontarisme des élites africaines elles-mêmes. Une première bataille, en amont, est celle de la formation : « seuls 4% des étudiants africains se préparent aux métiers d’ingénieurs, contre 20% en Asie » (p. 96). Une autre bataille consiste, pour les hommes d’Etat, à se montrer courageux : face à la corruption et à l’existence de réseaux parallèles de prédation doublant les organigrammes officiels, « on ne peut transformer radicalement ces institutions défaillantes qu’en ‘renversant la table’, en remettant complètement en cause le système de recrutement et de sélection des cadres » (p. 144). Enfin, et dans le Sahel francophone comme ailleurs, les élites politiques devront « aussi avoir le courage d’affronter l’idéologie salafiste » (p.334).

 

Notre attention au sort de l’Afrique – et plus spécifiquement du Sahel francophone – n’est donc pas qu’un enjeu de générosité : elle est surtout un enjeu d’intérêt national à long-terme pour la France.

« En l’honneur de l’honneur… »

Texte paru dans le Figaro du 26 mars 2018.

« En l’honneur de l’Honneur, la beauté du devoir… » – Apollinaire.

Les actions humaines ne sont pas des événements aléatoires. Un phénomène physique peut s’expliquer par ses circonstances immédiates ; mais pour comprendre le choix d’un homme, il faut le relier à une histoire, dont aucun geste n’est détachable. Ce n’est pas sur le champ de bataille, dit Aristote, que l’on devient courageux : nos actes sont toujours le résultat d’une disposition cultivée peu à peu. Dans la décision la plus spontanée, s’exprime en fait une intention – à travers elle un projet, une certaine idée de la vie, et la conception du monde dans laquelle elle a pu mûrir ; et par là, toute une culture, au sein de laquelle s’est formée peu à peu la vie intérieure dont notre action n’est finalement que l’émanation visible.

Ce vendredi matin, le lieutenant-colonel Arnaud Beltrame est parti prendre son poste, comme il le faisait chaque jour depuis sa première mission, vingt ans plus tôt. Il ne pouvait se douter qu’il partait pour la dernière fois. Mais le don de soi ne s’improvise pas ; et c’est la somme de générosité cultivée dans les jours ordinaires qui s’est soudain condensée, face au danger, dans cette initiative inouïe. Sans même connaître le détail des faits, il est certain que l’officier n’a pas dû réfléchir longtemps : un tel choix, dans le feu de l’action, ne peut être que simple, aussi simple qu’il semble humainement impossible ; comme le geste virtuose d’un grand sportif, d’un grand artiste, paraissent simples, parce qu’ils sont en fait l’expression d’une habitude longtemps travaillée. Arnaud Beltrame, lui, avait choisi pour métier de servir : il s’était formé, entraîné et exercé pour cela. Sans avoir eu la chance de le connaître, il suffit de lire les quelques lignes qui racontent son geste pour comprendre que cet homme, en dépassant son devoir d’officier, a simplement été au bout de ce choix qu’il avait fait – et qui l’avait fait. Un tel acte ne naît pas par hasard, il ne s’invente pas sur le coup. Et il ne serait jamais arrivé, s’il n’avait pas été préparé par l’effort de toute une vie ; par l’esprit de tout un corps, celui de la Gendarmerie Nationale, de la communauté militaire ; et finalement, par l’âme de tout un peuple.

C’est sans doute pour cette raison qu’instinctivement, à travers lui, toute la France se sent touchée. Un esprit froid pourrait trouver cela étrange. Il y a eu d’autres victimes, à Carcassonne et à Trèbes, qui ne méritent pas moins notre deuil. Et puis, pour un siècle marqué par l’impératif de la rentabilité et par l’obsession numérique, l’acte de cet officier n’enlève rien à la défaite, puisque le terroriste a tué : Arnaud Beltrame a donné sa vie pour une autre. C’est une vie pour une vie. A la fin, le compte est le même : en termes de big data, l’événement est invisible. Pour l’éthique utilitariste qui prévaut si souvent aujourd’hui, son geste n’a servi à rien ; et j’ai même pu lire que certains finissaient par le critiquer : après tout, il y aura d’autres terroristes demain, et un gendarme bien formé serait plus utile vivant.

Mais voilà, nous avons le sentiment inexprimable que cet homme nous a sauvés. Tous. Pas seulement cette femme innocente arrachée à la violence, mais nous tous, à travers elle. Et je crois qu’en effet malgré les apparences, Arnaud Beltrame a, par le don de sa vie, remporté une victoire absolue contre la haine islamiste – et contre ce qui, dans nos affaissements intérieurs, avait permis à cette haine de se tracer un passage.

Victoire contre le terroriste : son but était d’arracher des vies pour créer la peur, et la soumission qu’elle prépare. Mais on ne prend rien à celui qui donne tout… Collectivement, à travers cet officier, notre peuple tout entier n’est plus une victime passive ; il nous rend l’initiative. Mourir n’est pas subir, dès lors qu’on sait pour quoi on meurt. Après tout, les djihadistes n’admirent rien tant que les martyrs.

Mais nos martyrs, eux, servent la vie. Et en nous le rappelant, Arnaud Beltrame, comme ses frères d’armes qui se sont risqués avec lui, nous sauve aussi de nous-mêmes, et de nos propres oublis… Nous avions fini par construire un monde où ce don était impensable : une société atomisée, faite de particules élémentaires entrant en contact ou en concurrence au gré de leurs calculs ; une société de consommateurs préoccupés de leur seul bien-être, composée de castes et de communautés d’intérêts plus que de citoyens conscients du commun essentiel qui les lie ; une société où la politique même pouvait se dissoudre dans le projet terminal de « l’émancipation de l’individu ». Mais dans cette société obsédée par la revendication des droits, le sacrifice d’Arnaud Beltrame deviendrait bientôt impossible ; car pour qu’un tel abandon advienne, il nous faut d’abord savoir que le sens de la vie humaine se trouve dans le don que chacun fait de lui-même. Non dans le contrat et l’échange bien calculés, qui enferment chaque homme dans sa solitude, mais dans ce que nous apportons à des œuvres qui nous dépassent. Non dans l’émancipation de tout lien, mais dans la force des engagements qui nous relient, et qui entraînent tout de nos vies.

La maison est plus que les matériaux qui la composent, écrit Saint-Exupéry dans la Lettre au Général X. Un peuple est plus qu’une juxtaposition d’individus qui « vivent ensemble. » Cela, nous l’avons appris, comme d’autres, par ce que notre civilisation a cultivé de singulier ; pour faire un Arnaud Beltrame, il a fallu des siècles de civilité, de littérature, de philosophie, de science et de foi… En désertant cet héritage, nous traversons ensemble, au beau milieu de notre prospérité matérielle, un véritable « désert de l’homme ». Et la soif qu’il a fait naître, notamment chez les plus jeunes auxquels nous n’avons pas su transmettre, laisse proliférer la source empoisonnée de l’islamisme – ce succédané morbide de transcendance, dont le délire va jusqu’à faire du martyr un meurtrier. Face à son bourreau, un gendarme désarmé nous sauve tous, en nous rappelant qui nous sommes : de ceux qui sont prêts à mourir, non pour tuer, mais pour sauver.

Bien sûr, il nous reste encore beaucoup de chemin à faire avant que soient vaincus tous les avatars de cette haine qui veut nous détruire. Beaucoup, même, avant que nous soyons enfin tous capables de dénoncer notre adversaire, l’islamisme, dans sa violence terroriste comme dans ses tentatives politiques. Il nous faudra bien plus d’exigence, de vigilance, de lucidité, que la somme des lâchetés publiques qui ont permis à un délinquant condamné de rester sur le sol français jusqu’à cet ultime méfait. Mais, mon Colonel, avec ceux qui vous épaulaient et qui prennent votre relève, vous nous avez déjà montré comment atteindre la victoire que nous vous devons maintenant, parce qu’à travers votre engagement, nous reconnaissons simplement ce qu’il nous faut redevenir ; et de cela, simplement, nous vous serons, pour toujours, infiniment reconnaissants.

Encore plus de politique

Les Français se désintéressent-ils de leur pays ?

D’un côté, les baromètres de la confiance tenus par le Cevipof font figurer avec constance « la méfiance, le dégoût et l’ennui » dans les sentiments que ressentent les Français à l’égard de la politique. La fin de cette grande année électorale confirme ce désengagement : taux d’adhésion aux partis traditionnels en berne, incapacité du parti au pouvoir, En Marche !, de fédérer une base militante dans la durée, tout ceci dans le cadre d’une baisse régulière des taux de participation aux élections politiques de ce pays.

De l’autre, les mêmes baromètres notent que seuls moins de 10% des Français ne s’intéressent pas du tout à la politique. Il faut voir les foules qui se pressent aux journées du patrimoine, ou l’engouement suscité par les œuvres puisées dans l’histoire et la géographie nationales ! Immense soif de transmission, d’appartenance.

D’où vient ce paradoxe ?

C’est peut-être, en première approche, la scène politique qui nous a désolés, avec ses acteurs opportunistes jouant leurs gammes pour tirer à eux les applaudissements des médias. Les « affaires », bien sûr, n’arrangent pas les choses. On s’écœure du comportement égocentré de ces hommes politiques, dont 90% des Français estiment qu’ils ne se préoccupent pas du tout de ce que pensent les citoyens.

Mais dès lors que l’homme a toujours été homme, mélange de sublime et de mesquin, attiré par convoitise autant que par noblesse vers le pouvoir, pourquoi cette personnalisation malsaine de la politique nous semble-t-elle accentuée aujourd’hui ?

Peut-être, en deuxième approche, parce que le spectacle des ambitions personnelles remplit un vide : celui de la pensée et de l’action commune.

Le vide de la pensée et de l’action commune prend la forme d’un discours raisonnable. Ce discours transforme en finalités politiques les certitudes qui relèvent de l’ordre des moyens. Il semble nous signifier que l’amour de notre pays ne vaut plus grand chose dans la « vraie vie », celle de la « complexité d’un monde globalisé en pleine mutation ». Ces mutations – mondialisation, innovation, concurrence, flux financiers ou migratoires – sont posées comme inéluctables, univoques et irrésistibles ; si c’est au politique de les organiser efficacement, on abandonne aux individus, plus ou moins talentueux, le soin de leur donner un sens, ou de se faire écraser par elles – moyennant quelques allocations.

La politique devient alors l’apanage de quelques techniciens, tandis qu’il se réduit à un simple divertissement « people » à l’égard du commun des mortels. C’est la forme impériale de la gouvernance qui réapparaît, et qui détruit ce lent travail de maturation qui, de Capet à De Gaulle, a façonné notre peuple et nos institutions pour former la nation.

La nation n’est pas l’empire, ce territoire infini sur lequel une maison conquérante exerce une domination – par la coercition ou la séduction – à l’égard de ses ressources et sur ses sujets. Elle n’est pas un espace indéfini, mais un lieu particulier ; ce ne sont pas des multitudes de sujets qui y vaquent à leurs occupations, mais un peuple qui y séjourne ; ce n’est pas un lien de domination qui les tient, mais un lien d’appartenance qui s’ancre dans une culture partagée, et qui se projette dans le monde par l’expression d’une volonté commune.

Entre les universalismes religieux de Rome et politique de Charles Quint puis des Habsbourg, la France s’est constituée en nation afin de créer un corps vivant autonome, suffisamment cohérent, dont l’angoissante quête de stabilité interne l’a rendue disposée à orienter, à peser sur et à donner du sens aux évènements qui lui étaient extérieurs.

La nation se résume en un cri : « nous voulons ». Ce cri suppose un « nous » en même temps qu’un « voulons ». C’est le propre de la conjugaison que d’accoler le sujet à l’action, car c’est elle qui donne du sens au langage. Il faut un nous, c’est-à-dire le sentiment d’appartenance, pour générer la confiance nécessaire à l’exercice d’une volonté. Il faut aussi une volonté, c’est-à-dire le sentiment de donner un sens à l’appartenance, pour qu’il y ait un nous. Les deux sont indissociables.

Or à quoi assistons-nous aujourd’hui ? A la dissolution du « nous », certes ; mais à la disparition du « voulons », surtout. Les deux phénomènes sont simultanés ; mais, des deux, il me semble que c’est le second qui doit jouer, dans la prise de conscience collective, le rôle de la poule. La crise de l’identité n’est que le symptôme de ce que l’on commence à ne plus savoir pour quoi, en vue de quelle finalité, nous sommes « nous ».

Il est frappant de remarquer combien bon nombre de programmes politiques se focalisent essentiellement sur la question des moyens, rarement sur celle des finalités. Ils ne concernent bien souvent que la machinerie de l’Etat dont il faudrait déboucher les tuyaux, comme si une entreprise communiquait moins sur le service qu’elle rendait que sur sa manière de le rendre. Il faut rationaliser la dépense ; optimiser les recettes ; être transparent ; numériser ; simplifier ; communiquer avec pédagogie. L’horizon politique est remplacé par l’horizon administratif : on fait le prélèvement à la source, parce que c’est plus efficace ; et on supprimera à terme le foyer fiscal, parce qu’on a fait le prélèvement à la source. Peut-on encore s’interroger sur le sens que peut avoir un système déclaratif fiscal, ou sur celui que prend le principe d’imposition par foyer ? Un modèle s’effondre au nom de l’efficacité sans que sa finalité ne soit clairement débattue. D’où ce sentiment d’être ballottés au gré d’une catallaxie court-termiste, cette agrégation de comportements spontanés sans vision d’ensemble dont la totalité peut aboutir, mais on s’en rend compte trop tard, à une soustraction du bien-être global.

Cette perte du sens politique au profit de l’administration des choses est due à la circonstance que l’on assimile la volonté commune au totalitarisme, dont le meilleur antidote serait l’individualisme. Hormis l’organisation efficace des moyens (les procédures juridiques, l’économie de marché), la postmodernité a donc fait le pari rassurant de rendre le politique aussi neutre que possible et de l’expurger de toute finalité autre que la promotion des individus.

Nulle fin de l’histoire tranquille dans cette sortie du politique, mais plutôt un retour au chaos de l’état de sauvagerie. Le refus de concevoir même qu’il existe un commun qu’il reviendrait à l’homme de servir, c’est l’âge du narcissisme, où l’on se sert dès lors qu’on a les moyens de le faire ; où l’on cherche à retirer quelque chose du commun, plutôt que d’y ajouter ; où l’on ne cultive plus la retenue de soi laissant libre le champ du travail partagé, mais où l’on se répand aussi loin qu’on puisse aller. Lorsque la seule finalité admise, c’est la liberté de chacun sous réserve de la liberté d’autrui, alors l’espace commun se privatise, et ne se réduit plus qu’à la fine membrane qui sépare deux individus : « l’autre » devient par définition une irritation, qu’il faut manipuler, détruire, ou, dans le meilleur des cas, subir.

Les institutions, la culture, la civilisation censées élever ces comportements perdent toute leur légitimité puisqu’elles se réduisent désormais au droit et au marché, c’est-à-dire à l’organisation optimale de rapports de forces. Les chocs d’idées deviennent donc des chocs de personnes dès lors que ces dernières ne conçoivent plus le lieu de leur demeure commune : c’est le terreau sur lequel se nourrissent les antiques promesses de fusion communautaire recherchant l’utopique homogénéité, culturelle ou religieuse, d’individus semblables agrégés en une sorte de lobby d’intérêts.

Le sentiment actuel des Français ne doit donc pas être pris pour ce qu’il n’est pas. Ce n’est pas parce que la France serait une vieille dame, la nation un cadre obsolète, le patriotisme un sentiment arriéré, que les Français s’éloignent de la politique. Mais, en revanche, c’est parce que les Français s’éloignent de la politique en n’y voyant plus qu’un désolant divertissement que la France risque de devenir une vieille dame, la nation un cadre obsolète, le patriotisme un sentiment « so 1945 ».

L’indifférence marquée à l’égard du système électoral, et le succès de la proposition d’En Marche ! de dépasser les clivages gauche/droite qui en a été son corollaire, ne sont pas un plébiscite en faveur du Grand Jeu planétaire. Penser que tel est le cas, c’est prendre la conséquence d’un phénomène pour sa cause. Et cette confusion nous livre un enseignement : nous sommes tentés de nous désintéresser de la politique non parce que nous ne croyons plus en notre pays, ni même parce que les acteurs du monde politique ne font que semblant d’y croire, mais parce que nous oublions que les premiers acteurs du monde politique, c’est nous-mêmes : recréer le commun, retrouver l’honneur de le servir, relève, dans nos vies quotidiennes, familiales, associatives ou professionnelles, de notre propre responsabilité. Si nous en avons marre de la politique, c’est en fait parce qu’il nous en faut davantage.

 

PFS

Ce que révèlent les propos de Danièle Obono

Paul-François Schira revient sur les déclarations de Danièle Obono, députée insoumise de la 17e circonscription de Paris, qui défend la non-mixité raciale dans les stages des syndicats d’enseignants Sud-Education 93.

«Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: (…) il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul (…)» A. de Tocqueville

Il faudrait peut-être la remercier. En quelques mots, Danièle Obono a dévoilé une pensée que nous percevons parfois confusément à l’œuvre, mais qui n’est jamais aussi clairement exprimée. Elle nous rend un immense service, car elle nous pose, pour une fois, la bonne question. «La pratique de la non-mixité n’est pas dangereuse dans le sens où c’est une pratique qui répond à des besoins de catégorie». On s’attendait bien sûr à l’avalanche d’exclamations scandalisées portant sur le fond de l’affirmation de la députée de la République. Gauche républicaine, droite conservatrice-libérale, de partout et même de son propre camp on aura goûté les prises de distance à l’égard de celle qui, à dessein ou par simple maladresse, encourage à leurs yeux une forme de ségrégation raciale.

Mais plus qu’au fond de la question – peut-on autoriser les stages en non-mixité raciale organisés par le syndicat d’enseignants Sud-Education 93 – qui a suscité, dans la classe politique, l’unanimité, attachons-nous, comme c’est souvent le plus intéressant, à ce que la réponse formulée par la députée Obono révèle de plus profondément tapis dans le discours ambiant. Quelque chose que les critiques unanimes de cette prise de position n’ont pas semblé vouloir relever, ni affronter.

A ceux qui, quasi-unanimes, s’offusquaient de ce que le syndicat d’enseignants mettait le modèle républicain en danger, la députée a souhaité apaiser les scrupules. Elle a expliqué que le stage répondait à une demande particulière, d’une «catégorie» de la population, qui se sentait singulièrement touchée par un phénomène spécifique, «à un moment donné». Qu’il ne devait donc pas inquiéter «les autres», ceux qui, de la communauté nationale, n’étaient pas directement concernés. Si cette explication avait eu pour objet de rassurer les Français, elle a, à notre égard, produit tout l’inverse.

La députée Obono a benoîtement justifié une mesure dont certains estimaient qu’elle portait atteinte au modèle républicain au nom d’un besoin de catégorie. Par la même occasion, elle a implicitement répondu à ses détracteurs qu’ils n’avaient pas à s’inquiéter dès lors que cette initiative ne les concernait pas. Mais si les stages en non-mixité raciale ne sont pas dangereux pour le modèle républicain dès lors qu’ils répondent à des besoins de catégorie, on se demande en quoi consiste ce modèle républicain. Les critiques du stage en non-mixité et la députée Obono ne se placent en réalité pas sur le même terrain. Ils ne s’expriment pas dans la même langue. Les premiers parlent d’un modèle républicain, celui qui constitue notre bien commun, celui qui rassemble les individus au sein d’une demeure qui leur est familière et qu’ils ont appris à aimer, celui qui, par la coutume, l’histoire, la culture, leur a ménagé un espace de vie commune. La seconde pénètre au sein de la demeure, et prétend que celle-ci se résume à une cohabitation, c’est-à-dire à l’addition des membres qui y séjournent à un moment donné. L’espace commun se réduit à la fine membrane qui sépare deux individus et leur espace individuel respectif. Il ne serait, en définitive, plus qu’une règle du jeu: «ma liberté s’arrête là où la tienne commence». Hors cela, tout serait permis. Dire que le modèle républicain serait composé d’autre chose que de cette règle du jeu serait d’ailleurs flirter avec les prétentions totalitaires du siècle dernier.

Notre époque a donc déconstruit le «nous» en autant de «je, tu, il» qui le composent, au motif qu’il était le synonyme du totalitarisme.

Ce que la phrase de la députée Obono révèle, c’est, expressément, la vision d’une communauté nationale transformée en espace indéfini, régulé par un pouvoir central, traversé d’individus, ponctuellement groupés en lobbies d’influence, dont les finalités sont toutes légitimes en tant que telles. Les individus ont une autonomie infinie, qui n’est bornée que par celle de leurs voisins. L’autre apparaît donc fondamentalement comme un obstacle, une nuisance, à qui l’on se frotte perpétuellement, avec agacement, et qu’il s’agit alors de détruire, d’utiliser, ou, dans le meilleur des cas, de subir. La politique se réduirait à l’administration de ces conflits individuels rendus aussi inéluctables que les individus sont postulés comme fondamentalement déliés les uns des autres. Les relations sociales ne sont plus alors fondées que sur le gain, donc l’affrontement: on s’assemble pour obtenir quelque chose de l’autre. Toute autre appartenance à un modèle commun, à des institutions communes, qui ne répondent pas à la logique de l’intérêt individuel ou catégoriel, est à détruire: appartenir, c’est déjà s’asservir, quand ça ne permet pas de se servir.

C’est aux antipodes du modèle de la communauté nationale, qui offre aux hommes, non seulement un espace de liberté individuelle – l’espace privé – mais aussi un espace qui leur appartient en indivis: l’espace public, leur commun, que personne ne peut individuellement ou communautairement s’approprier mais dont tous sont collectivement responsables, et dont l’école, précisément, constitue l’une des premières institutions fondatrices. Car c’est cet espace qui permet la rencontre, l’accueil, l’échange, le partage, et la confiance nécessaire au don de soi ; c’est lui qui permet de lisser les conflits d’égos, d’atténuer les chocs d’intérêts, de faire travailler les hommes à un ensemble qui les dépasse. Le cadre national et la culture qui l’habite constituent, à l’heure actuelle, la seule forme politique qui dispose de l’échelle pertinente pour, entre l’unique et le tout, accueillir autant de différences que possible, tout en ménageant un espace commun qui ne soit pas artificiel.

«En quoi cela te pose-t-il un problème, à toi, si ça leur fait plaisir, à eux?». Voilà ce que la formule de la députée Obono postule comme l’unique critère de la citoyenneté. Et si ce présupposé n’a pas fait l’objet d’une quelconque remise en question dans les médias, c’est qu’il est en réalité largement dominant. C’est en effet le même critère qui a structuré et qui structurera des sujets aussi variés et déconnectés les uns des autres que le travail le dimanche ou la question de la PMA, le port du voile intégral ou les piscines unisexes, la question de l’immigration, celle de l’éducation, ou celle de la réforme du marché du travail. Les acteurs du débat sont éclatés en intérêts irréductibles, paralysants, parmi lesquels le politique, embarrassé, ne ferait plus qu’arbitrer. Qui s’exprime au nom de l’intérêt général doit d’abord prouver qu’il souffre lui-même des mêmes maux que ceux qui réclament une solution. Qui souhaite critiquer une mesure doit d’abord prouver qu’elle l’affecte individuellement, dans ses caractéristiques irréductibles: son sexe, sa situation professionnelle, sa couleur de peau, sa croyance. On ravale donc le citoyen à ses caractéristiques identitaires, et surtout on présuppose son inaptitude foncière à rentrer en dialogue avec son voisin, sur un terrain commun. En atomisant ainsi le «nous» au nom des libertés individuelles, notre époque paralyse le pouvoir politique et détruit l’institution civile péniblement érigée au fil des siècles. Elle recrée précisément, avec la guerre de tous contre tous, les conditions propices à l’apparition des totalitarismes qu’elle prétendait éviter. Ces totalitarismes qui ne fixent à leurs vérités aucune autre limite que le pouvoir d’un camp adverse.

La formule de la députée Obono, bien au-delà de la question de fond, nous astreint donc à un exercice intellectuel puissant, lourd de conséquences, qui touche au fondement même du sens que nous trouvons à nous dire Français. Au nom de quelle permanence, au nom de quel modèle est-il encore possible de s’opposer légitimement, et sans procès d’intention, à des stages en non-mixité raciale, si notre horizon politique se résume à la liberté individuelle de chacun, mâtinée de procédures censées garantir l’épanouissement maximal du plus grand nombre? C’est probablement là la question politique la plus particulièrement nécessaire à notre temps.

L’urgence du long terme

Pour les terroristes de l’Etat islamique, tout est permis – jusqu’à égorger un prêtre – précisément parce que Dieu existe. Que peut-on opposer, en dehors des minutes de silence et des appels à l’union nationale, à ce nihilisme d’un nouveau genre ?

Peut-être cette réponse vous surprendra-t-elle : ces hommes ne croient pas en Dieu. S’ils croyaient à la vérité de leur religion, ils tenteraient de nous en convaincre, et cela passe par le dialogue, par la raison ; s’ils avaient vraiment la foi, ils nous donneraient leurs raisons. Vous ne pouvez convertir personne par la violence. La violence a beaucoup de pouvoir, c’est vrai : avec une arme, on peut obtenir beaucoup de celui que l’on tient sous la menace. On peut exiger de lui qu’il donne ce qu’il possède, qu’il agisse de telle ou telle façon, ou qu’il répète ce que l’on voudra… Mais on ne peut l’obliger à croire en quelque chose. Pour une raison d’ailleurs assez simple : personne ne peut s’obliger lui-même à croire en quelque chose sans raison valable. Le philosophe Epictète s’étonnait déjà de cette indéfectible résistance de la pensée… Le terroriste peut donc braquer ses armes sur un homme, ou sur tout un peuple, en lui ordonnant de croire à l’Islam : sa défaite est assurée d’avance. Même devant la terreur, notre conscience d’hommes fait nos esprits libres, définitivement libres. La seule manière de conduire une personne à adhérer pleinement à un discours, ce n’est pas de vaincre, c’est de convaincre. Quand on est certain d’avoir une vérité à partager avec les autres, c’est à la parole qu’on recourt, et non à la violence… En fait, les djihadistes trahissent leur faiblesse quand ils recourent à la violence. Ils montrent qu’ils n’ont pas une seule raison de croire en leur Dieu ; car s’ils en avaient ne serait-ce qu’une seule, ils tenteraient de nous l’expliquer pour nous permettre de les rejoindre. Comme ils n’en ont pas, ils se contentent médiocrement de réduire le reste du monde au silence. C’est en ce sens qu’on peut décrire le djihadisme comme un nihilisme : celui qui croit veut partager sa foi aux autres ; à celui seul qui ne croit en rien, l’altérité est insupportable, parce qu’elle ne peut être dépassée.

Voilà le défi silencieux que nous lançons au cœur même de cette épreuve : si vraiment votre Dieu est grand, montrez-le ; et si le christianisme est faux, prouvez-le ! Si quelqu’un ne pense pas comme vous, êtes-vous si certains de ne pouvoir le convaincre dans la discussion qu’il vous faut mettre tout votre orgueil à devenir des assassins pour le faire taire ?  En vous faisant gloire d’avoir assassiné un vieux prêtre sans armes, vous montrez en réalité l’étendue de votre impuissance… Lui croyait tellement à la vérité d’une parole qu’il avait consacré sa vie à la partager. Aujourd’hui, vous démontrez malgré vous la différence entre la force de sa fidélité discrète et féconde, et l’ineptie de votre violence bruyante, qui ne saura jamais que détruire.

Peut-on aborder la question du djihadisme sous un angle civilisationnel et religieux quand dans notre pays vivent environ cinq millions de musulmans, qui partagent pour l’essentiel les valeurs dites « occidentales »?

La question nous est renvoyée à tous : que sont les « valeurs occidentales » ? Et sommes-nous si sûrs de les partager vraiment ? Souvenons-nous que la France a été en première ligne pour refuser que l’Europe reconnaisse ses racines chrétiennes… Les valeurs que nous reprochons aux terroristes d’attaquer, n’avons-nous pas été les premiers à les vider de leur substance, même en sauvant les apparences ? Aujourd’hui, le dénominateur commun du monde occidental semble bien souvent se réduire à une forme d’individualisme consumériste, et son seul horizon se mesure en points de croissance et en indice du moral des ménages… Si le djihadisme est un nihilisme, il n’est pas étonnant qu’il prospère singulièrement dans le vide d’idéal qui traverse notre société. L’auteur de l’attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray avait tenté de partir en Syrie ; la France est le pays européen qui a, hélas, fourni le plus grand nombre de ces candidats au djihad. Le problème n’est peut-être pas directement religieux ; bien sûr, l’Islam a une grande responsabilité dans ce qui advient en ce moment : comme l’écrivait Abdennour Bidar, le monde musulman doit « reconnaître que les racines du mal qui lui vole aujourd’hui son visage sont en lui-même. » Mais de toute évidence, ce mal s’alimente aussi dans notre pays de la pauvreté intellectuelle et spirituelle à laquelle nous nous sommes habitués, et il nous renvoie donc en même temps à notre responsabilité collective.

Le politique peut-il encore quelque chose ?

Peut-être manque-t-il d’un diagnostic qui touche l’essentiel… Avons-nous vraiment travaillé sur le cœur du problème, sur ce qui motive cette folie criminelle ? Dans l’histoire, le terrorisme a pu passer par l’engagement politique, ou intellectuel. Ce n’est pas le cas aujourd’hui : c’est par la petite délinquance, par des itinéraires médiocres, sur fond d’effondrement de la rationalité, que des jeunes, perdus dans une société française sans repères et sans aspirations, finissent par devenir des assassins. Chez eux, la rencontre avec un Islam caricatural a servi de catalyseur pour transformer le vide passif qui marque notre collectivité, en une sorte de vide actif, individualisé. Du néant devenu puissance d’anéantissement : voilà ce qui définit le terrorisme contemporain. Avons-nous assez essayé de comprendre cela, de l’anticiper ? Tant que nous n’aurons pas compris l’ampleur du problème, aucune mesure sécuritaire ne nous garantira contre cette folie destructrice. Et les politiques sembleront de plus en plus impuissants, enfermés dans des polémiques stériles sur des circonstances de court terme… Bien sûr il faut tout faire pour éviter autant que possible de futurs attentats, et de futures victimes. Mais sur le fond, la seule urgence est maintenant le long terme. Et puisque ceux qui nous frappent, pour beaucoup d’entre eux, ont grandi en France, cette urgence est assez simple : il faut reconstruire l’école, non pas tant pour combattre le discours islamiste que pour empêcher qu’il trouve encore dans les esprits un tel vide à habiter.

L’un des buts avoués de l’EI est la dislocation de notre société, l’instauration un climat de guerre civile entraînant une division entre un « eux » et un « nous » intérieurs… Comment conjurer cette menace ?

Il n’y a qu’une seule façon de la conjurer, c’est de gagner cette guerre, ou à tout le moins d’expliquer aux Français comment nous pourrons la gagner. La politique est l’art d’ouvrir des perspectives ; quand elle ne propose plus de choix, quand elle ne présente plus de solutions crédibles – fussent-elles exigeantes, alors les individus reviennent inéluctablement à l’instinct primaire qui leur commande de se protéger eux-mêmes, et c’est alors, comme l’écrivait Hobbes, « la guerre de tous contre tous » qui resurgit…

Ne doit-on pas reconnaître notre impuissance devant un ennemi qui, lui, ne craint pas la mort ?

C’est une vraie mutation en effet : pour le terroriste d’aujourd’hui, la mort n’est plus un outil de négociation, ni le moyen d’obtenir une victoire ; la mort, c’est toute la victoire. Je me souviens du mot glaçant de Merah, qui venait de tuer sept innocents, au négociateur du RAID, qui tentait de le raisonner avant de lancer l’assaut contre lui : « Moi la mort, je l’aime comme vous vous aimez la vie. » Voilà la clé du terrorisme contemporain : la destruction est son but, revendiquée au nom d’une vengeance très approximative, et le suicide son mode d’action. C’est ce qui le rend singulièrement angoissant : même quand ils retiennent des otages, les djihadistes ne veulent rien obtenir, sinon le spectacle toujours nouveau de la violence. Du coup, quand cela s’arrêtera-t-il ? Ce n’est pas le signe de leur force, car en fait ils ne peuvent pas gagner ; mais nous, nous pouvons beaucoup perdre.

Entretien paru dans Le Point du 28 juillet 2016. Propos recueillis par Saïd Mahrane.