Réflexions sur les 5 thèmes identifiés: transmission, solidarités locales, écologie, liberté, souveraineté.

L’Afrique en crise va-t-elle se retrouver dans nos banlieues ?

Les vagues migratoires massives auxquelles l’Europe est confrontée sont appelées à durer des décennies. Des millions de personnes – très majoritairement des hommes, d’après les données disponibles – se lancent chaque année vers la promesse d’un avenir meilleur en Europe. Or, et face à un enjeu qui semble appelé à durer, les partis politiques français de gauche comme de droite butent sur la question du long-terme. Les uns semblent en effet tentés de répondre à ces vagues migratoires par l’ouverture et la compassion : sur longue période, une telle approche est cependant susceptible de bouleverser les équilibres démographiques, culturels et sécuritaires de nos sociétés. Les autres, à l’inverse, appellent à une plus grande maîtrise des flux migratoires et à la remise en cause des dispositifs permettant ou encourageant ces flux : une telle approche, quoique plus responsable, bute sur les variables de long-terme qui contribuent à cette ruée vers l’Europe.

 

L’excellent ouvrage Africanistan de Serge Michailoff, paru en 2015, invite à la considération de ces variables de long-terme. En dépit de son sous-titre un brin provocateur (« L’Afrique en crise va-t-elle se retrouver dans nos banlieues ? »), l’auteur n’a rien d’un Cassandre : diplômé d’HEC et du MIT, ayant derrière lui une longue expérience qui l’a conduit à occuper des fonctions de direction à la Banque Mondiale et à l’Agence française de développement (AFD), Serge Michailof est un interlocuteur régulier des cabinets ministériels, du Quai d’Orsay, et des principales administrations françaises. Le regard proposé par l’ouvrage est donc doublement instructif, à la fois par son caractère informé, du fait de l’expérience de son auteur (l’ouvrage est particulièrement riche en anecdotes, souvent révélatrices), et par son caractère engagé, à travers un ton conciliant rigueur statistique et absence de langue de bois. Un ton devenu rare dans les publications sur les questions de développement, de plus en plus souvent prises dans un optimisme lénifiant se voulant auto-réalisateur.

 

L’Afrique en crise ?

 

L’Afrique en crise : un tel constat tranche avec l’afro-optimisme de ces dernières années. Depuis le début des années 2010, la communauté internationale met en effet l’accent sur certains aspects positifs de l’actualité africaine : la maîtrise croissante d’enjeux sanitaires majeurs, l’attraction croissante exercée par le continent à l’égard de certains investisseurs (notamment issus de pays émergents – Chine, Inde, Turquie, Brésil notamment), ou encore la lente consolidation des processus d’alternance démocratiques. L’analogie est tentante : l’Afrique d’aujourd’hui serait l’Asie d’il y a quarante ans, et l’Afrique de demain serait le moteur de la croissance mondiale.

 

Un tel optimisme doit, pour Michaloff, être doublement relativisé. D’une part, l’afro-optimisme de ces dernières années s’inscrit dans une longue fluctuation entre descriptions exagérément pessimistes (cf. par exemple un titre de The Economist, en mai 2000 : « Africa, the hopeless continent ») ou optimistes (cf. par exemple un autre titre, de Challenges, en mars 2016 : « Comment l’Afrique est devenue un nouvel Eldorado »). D’autre part – et surtout – les défis auxquels l’Afrique est confrontée, en particulier démographiques, restent immenses. Pour Michailoff (p.8), le constat est sans appel : « Il ne faut pas se le cacher, le continent est un véritable baril de poudre. La poudre s’appelle démographie. Et le détonateur se nomme emploi. L’équation est simple : en 2050, l’Afrique au sud du Sahara aura une fois et demie la population de la Chine. Mais les jeunes en âge de travailler y seront trois fois plus nombreux. Comment vont-ils se nourrir ? Se loger ? (…) Quels seront, où seront les emplois ? ».

 

Dans nos banlieues ?

 

Les risques identifiés par l’auteur sont en particulier extrêmes dans le Sahel francophone. Serge Michailof est un expert reconnu de la région, notamment pour y avoir été le conseiller de plusieurs ministres et chefs d’Etats depuis les années 1980. Selon lui (p.8 également,), « ce qui vaut et inquiète pour l’ensemble du continent prend une valeur dramatique quand il s’agit du Sahel (…). Que peut faire le Niger, dont la population aura été multipliée par un facteur supérieur à 20 (!) entre son indépendance en 1960 et 2050, alors que son potentiel agricole est très réduit et fortement contraint par les conditions climatiques ? ». Michailof propose alors un parallèle avec une autre région du monde où il a travaillé, l’Afghanistan. Or, du fait de la proximité géographique (et, dans le cas du Sahel francophone, linguistique) avec l’Europe et la France, nous pourrions avoir à subir les risques d’un Sahélistan, « puis, par un jeu de dominos, un Africanistan : un Afghanistan africain, mais à la puissance 5 ou 10, dont l’une des conséquences inéluctables sera qu’une bonne partie de l’Afrique en crise se retrouvera dans nos banlieues ».

 

Les conséquences migratoires et politiques de la probable réalisation de ces risques sont abordées brièvement mais sans ambages. Dans une section intitulée « Le Multiculturalisme est-il l’avenir ? », une approche réaliste est proposée : le multiculturalisme, écrit l’auteur, « que j’ai tant apprécié dans l’une des banlieues riches de Washington et sur le campus de MIT » n’a pas la même signification que « dans un des ghettos clichés de la banlieue parisienne, dans un immeuble saccagé par des résidents refusant le respect des règles élémentaires de notre savoir-vivre, avec des bandes ‘dealant’ de la drogue en bas de l’escalier » (p. 339). Allant jusqu’à évoquer la perspective, dans les pays européens, de l’apparition de « mini-califats gérés selon la charia » (p. 341), il rappelle que « toute nation solide suppose une identité de valeurs et une culture commune ».

 

Quelles pistes pour contrer le scénario Sahelistan/Africanistan ?

 

La réorientation des priorités et le renforcement institutionnel de notre politique de développement sont préconisés. Sur la base de ses observations, Serge Michailof suggère quelques priorités : l’insistance sur le développement rural (cf. p. 71 : les ruraux étant, en Afrique, 5,5 fois plus pauvres que les urbains, contre 2,7 en Inde, où la situation est pourtant problématique), l’insistance, plus spécifiquement, sur l’irrigation (cf. p. 61 : il existe seulement 6 millions d’hectares de surfaces irriguées en Afrique, contre 90 millions en Asie du sud ; à ce titre, est déploré, en particulier au sein de la Banque mondiale, le déclin de l’influence des ingénieurs agronomes au profit des macro-économistes depuis les années 1970) ; l’aide à la construction des appareils d’Etat là où notre influence est importante (par exemple au Mali) ; et la remise à l’agenda des questions de maîtrise de la croissance démographique dans la communauté internationale. La cohérence de l’action française en ces domaines exigera, pour l’auteur, une plus grande coordination interministérielle, ainsi que l’augmentation durable des ressources en subvention.  

 

Pour autant, Serge Michailof n’élude pas la condition nécessaire de tout redressement de la situation : le volontarisme des élites africaines elles-mêmes. Une première bataille, en amont, est celle de la formation : « seuls 4% des étudiants africains se préparent aux métiers d’ingénieurs, contre 20% en Asie » (p. 96). Une autre bataille consiste, pour les hommes d’Etat, à se montrer courageux : face à la corruption et à l’existence de réseaux parallèles de prédation doublant les organigrammes officiels, « on ne peut transformer radicalement ces institutions défaillantes qu’en ‘renversant la table’, en remettant complètement en cause le système de recrutement et de sélection des cadres » (p. 144). Enfin, et dans le Sahel francophone comme ailleurs, les élites politiques devront « aussi avoir le courage d’affronter l’idéologie salafiste » (p.334).

 

Notre attention au sort de l’Afrique – et plus spécifiquement du Sahel francophone – n’est donc pas qu’un enjeu de générosité : elle est surtout un enjeu d’intérêt national à long-terme pour la France.

Energie solaire : se réapproprier l’écologie

Outre le gaz (pour le chauffage des bâtiments principalement) et le pétrole ou le diesel (pour les transports), notre modèle énergétique repose essentiellement sur l’électricité, produite principalement par nos centrales nucléaires. C’est ce qui assure à la France un mix énergétique exemplaire au regard des engagements mondiaux pour la lutte contre le changement climatique, et une souveraineté énergétique indispensable.

Une autre source d’énergie, très complémentaire, est aujourd’hui à regarder avec intérêt : le solaire photovoltaïque. De plus en plus rentable, basée sur une technologie de plus en plus mûre, cette source d’énergie peut désormais être envisagée comme un complément indispensable de notre mix énergétique, et une occasion pour les Français de se réapproprier leur responsabilité écologique.

 

Une source d’énergie devenue rentable

 

Il est toujours délicat de comparer les prix des différentes sources d’électricité, car les écueils sont nombreux – à commencer par celui qui consiste à comparer des prix qui ne sont pas comparables : par exemple, en confondant le prix d’ouvrages neufs et le prix d’ouvrages amortis, ou bien encore le prix en phase d’amortissement ou le prix sur toute la durée de vie.

En ce qui concerne les ouvrages neufs, les récents appels d’offre de la Commission de régulation de l’énergie ont révélé un prix de l’électricité photovoltaïque entre 52.1 € / MWh et 83,8 € / MWh, selon la puissance fournie, un coût divisé par 5 en 8 ans. Il s’agit de contrats de 15 ou 20 ans, à l’issue desquels ces centrales sont amorties et l’électricité est ensuite vendue au « prix de marché » (actuellement de l’ordre de 40 € / MWh). A titre de comparaison, les mêmes appels d’offres pour l’éolien ont abouti à des prix de 65.4 € / MWh (installations terrestres) et  200  € / MWh (installations offshore). Pour les nouvelles centrales nucléaires, le prix de l’électricité anticipé est de l’ordre de 100 € pour l’EPR Hinkley Point au Royaume-Uni, un contrat d’une durée de 35 ans. En ce qui concerne les ouvrages existants, le coût complet du nucléaire en France, y compris dans un scénario optimal de prolongation de la durée de vie des centrales à 50 ans, a été évalué par la Cour des comptes à 61.6 € / MWh en raison du coût des « carénages » et de la montée en puissance des exigences de sécurité.

C’est la spécificité technologique de l’énergie solaire qui assure cette rentabilité économique. En effet, l’ensemble des moyens de production utilisés jusqu’alors reposaient sur le même principe : produire de l’électricité à partir de machines tournantes (rotor pour l’éolienne, turbines pour les centrales nucléaires et les barrages). A contrario, l’effet photovoltaïque consiste à canaliser l’énergie issue des interactions entre la lumière et un matériau semi-conducteur pour générer une tension ou un courant électrique. Il s’agit d’une différence fondamentale entre les machines tournantes (physique classique), et l’effet photovoltaïque (physique quantique). Cette caractéristique intrinsèque confère au panneau solaire photovoltaïque deux avantages structurants :

  • En premier lieu, ses coûts suivent une évolution similaire à celle des micro-processeurs, transistors et autres composants électroniques – c’est-à-dire une baisse vertigineuse et dont le potentiel est loin d’être épuisé : la baisse du prix des panneaux solaires se poursuit sans discontinuer (de 5 €/Wc en 2006 à moins de 0,25 €/Wc en 2018).
  • En second lieu, et surtout, sa compétitivité n’est pas fonction de sa taille : le même panneau photovoltaïque, produit dans la même usine, peut être vendu en un exemplaire à un particulier voulant équiper sa maison, ou en centaines de milliers d’exemplaires à un industriel construisant un ouvrage de production d’électricité solaire alimentant une ville entière. Les progrès techniques réalisés au niveau de chaque composant d’un panneau bénéficient ainsi aux petites unités comme aux grandes. Cela rend possible la production d’énergie compétitive par des installations à très petite échelle (par exemple un immeuble collectif) là où l’ensemble des autres sources d’électricité nécessitent des grandes unités industrielles pour être compétitives (qu’il s’agisse de centrales nucléaires, de centrales thermiques ou de fermes éoliennes).

Complément indispensable du photovoltaïque, le stockage de l’électricité reste nécessaire pour pallier l’intermittence intrinsèque des énergies renouvelables sur des cycles de court ou moyen terme. Sur ce segment, la France est le dernier pays en Europe à disposer d’une capacité industrielle (avec BlueSolutions, filiale de Bolloré, et Saft, filiale de Total) de production de batteries, dont les coûts baissent significativement et qui permettent de répondre aux besoins de court-terme générés par l’intermittence sur les réseaux. La recherche dans ce domaine doit donc être largement favorisée, dans les batteries mais aussi dans les solutions dites « power to gas » permettant de répondre aux besoins de flexibilité de moyen-terme en convertissant l’énergie électrique sous forme gazeuse puis en la stockant dans les réseaux actuels de transport et de stockage de méthane, dont l’utilisation actuelle est justement amenée à décroître avec la demande de gaz naturel.

Les perspectives offertes par le stockage, associées aux deux facteurs évoqués plus haut, expliquent que l’énergie solaire peut offrir une électricité bon marché y compris avec des projets de petite taille, ancrés dans les territoires : si l’équipement de maisons individuelles reste plus onéreux que des installations de taille plus importante, un équipement investi par un bassin de vie – quartier, commune, collectivité locale – permettrait en revanche aux consommateurs de se saisir à nouveau collectivement de la question de leur responsabilité écologique tout en faisant diminuer leur facture.

 

Vers un système électrique décentralisé

 

Le développement de l’énergie solaire permet d’envisager le passage d’un système de production centralisée (dans lequel des grandes centrales délivrent de l’électricité à un consommateur passif), à un système de production décentralisée. On opère ainsi un rapprochement considérable entre la source de production d’électricité et le point de consommation. D’autant plus que la production n’a plus nécessairement à être massifiée : s’il fallait l’envergure d’un EDF pour déployer notre parc nucléaire, une simple PME suffit à équiper de panneaux solaires une toiture d’habitation ou un parking de centre commercial.

Conséquence de cette évolution, un modèle est amené à prendre son essor : l’autoconsommation. Les bassins de vie (au niveau d’un quartier, d’une commune, voire même d’une co-propriété) peuvent disposer de leurs propres capacités de production gérées collectivement par un service public impliquant directement les consommateurs. L’électricité produite est consommée par ce bassin de vie au moyen d’un réseau local, géré « intelligemment » grâce aux outils numériques afin de lisser les consommations et inciter à la sobriété. Le réseau centralisé existant, rémunéré au forfait plutôt qu’à l’utilisation comme aujourd’hui, et alimenté notamment par les centrales nucléaires, continuerait d’assumer une fonction assurantielle permettant de pallier une déficience éventuelle de la production locale – notamment en raison de son intermittence.

Ce modèle d’autoconsommation possède plusieurs vertus.

D’une part, il est propre. Il faut rappeler que 94% des panneaux solaires ne contiennent pas de terres rares mais sont constitués de silicium, deuxième matériau le plus abondant de la croûte terrestre, et recyclable selon une technique parfaitement maîtrisée. Le bilan carbone de leur production (55 grammes de CO2 équivalent par kW/h produit) est supérieur au nucléaire (6 g/kWh) et l’éolien (15 g/kWh), mais reste inférieur au mix électrique moyen métropolitain (79 g/kWh) et dans le monde (430 g/kWh) . Par ailleurs, l’empreinte du photovoltaïque sur son environnement immédiat est très modéré : elle ne produit pas de nuisances sonores et son impact paysager est moindre que celui de l’éolien. Surtout, cette empreinte possède l’avantage d’être beaucoup plus aisément réversible que celle d’autres ouvrages de production d’énergie qui mobilisent de grandes quantités de béton, tandis que le démantèlement d’une centrale solaire rend le terrain dans son état initial.

D’autre part, il est responsabilisant : grâce à lui, un bassin de vie peut réellement se réapproprier de manière collective, à plus petite échelle que le grand réseau centralisé ne le permet, la question de son mode de vie et de consommation électrique. En rapprochant l’acte de consommation de sa conséquence immédiate, l’autoconsommation permet d’éviter que le consommateur n’externalise anonymement les effets de sa consommation. Cela peut être l’un des leviers de réduction de la consommation d’énergie et vers plus de sobriété. C’est aussi une occasion de transformer la politique locale en véritables projets rassemblant les citoyens autour de problématiques très concrètes.

Enfin, l’autoconsommation est également une filière d’excellence pour laquelle la France peut se positionner.  Notre pays dispose d’avantages comparatifs sur toute la chaîne de valeur : développement de projet, ingénierie, onduleurs, transformateurs, génie civil, financement, stockage de l’électricité. C’est aussi un enjeu écologique mondial. Si le mix français est déjà très décarbonné, les opportunités de l’énergie solaire dans les pays en voie de développement (en Afrique notamment), qui menacent le plus de ne pas respecter les objectifs fixés dans les accords sur le climat, n’est plus à démontrer.

 

Antoine Huard & PFS

 


 

Dans le courant du prochain mois, nous publierons quatre séries de notes tentant de dessiner notre vision politique de l’écologie, émanant de nos adhérents, simples citoyens, professionnels des secteurs d’activité concernés ou bénévoles engagés dans des actions au service de l’environnement.

La première série introduit notre approche générale de l’écologie – ce que l’on pourrait appeler notre « vision » du sujet. Les textes sont à retrouver ici :
Edito : l’écologie est notre affaire.
L’écologie est la première des politiques.

La deuxième série s’attachera au thème de l’agriculture et de l’agroalimentaire : elle prônera de retrouver une agriculture qui soit « à hauteur d’hommes ». Les textes sont à retrouver ici:
Pour une agriculture à hauteur d’homme
Chronique de nos campagnes

La troisième série touchera à l’énergie, à ses enjeux et aux futurs développements des défis qui s’y rapportent. Les textes sont à retrouver ici:
Energie: panorama des enjeux écologiques
Energie solaire : se réapproprier l’écologie

Enfin, la dernière série aura trait à l’économie circulaire et à nos comportements en termes de consommation.

Nous espérons qu’en balayant ainsi largement ce sujet essentiel, nous puissions susciter autour de vous réflexions et… actions !

Energie : panorama des enjeux écologiques

Alors que le Groupe des experts du climat de l’ONU dresse un constat alarmant sur notre capacité réelle à tenir les engagements mondiaux sur le climat, et que se saisissent bon nombre d’associations en appelant immédiatement à cesser la production nucléaire en France, qu’en est-il réellement ? Petit panorama de la réalité de la consommation énergétique française pour s’éloigner de l’agenda idéologique de certains et garder les pieds sur Terre.

 

Cette brève résulte du croisement de deux fiches de lecture, réalisées par des adhérents de Servir, portant sur deux rapports de l’Institut Montaigne. Le premier, intitulé « Nucléaire : l’heure des choix », a été publié en juin 2016. Le second, intitulé «Energie : priorité au climat », a été publié en juin 2017. De ces analyses scientifiques, qui dépassent les postures idéologiques pour se confronter au réel, Servir souhaite tirer des enseignements. Si le nucléaire ne constitue pas la panacée écologique, loin de là, il reste aujourd’hui une technologie incontournable permettant tout à la fois de garantir notre respect des engagements climatiques, notre indépendance énergétique et la sécurité de nos installations. Deux actions doivent donc être privilégiées, et elles sont complémentaires : d’une part, réduire notre dépendance à l’importation d’hydrocarbures, très émettrices de CO2 ; d’autre part, assurer le remplacement du fossile, et non du nucléaire, par le renouvelable.

La France ne représente qu’1,2% des émissions de gaz à effet de serre mondiales, alors qu’elle pèse pour 4,3% du PIB mondial. C’est l’activité de transport qui est responsable du tiers de ses émissions, tandis que le résidentiel, l’agriculture et l’industrie en représentent chacun 20%.

Notre consommation finale d’énergie correspond ainsi essentiellement à une consommation de pétrole (45%) et de gaz (20%). 23% de notre consommation d’énergie provient de source électrique, dont les trois-quarts sont issus de nos capacités nucléaires. Puisque la France ne produit surtout que de l’électricité, qu’elle exporte largement, cette consommation en pétrole et en gaz est avant tout importée – contribuant à dégrader notre solde énergétique (-40 Mds€).

Deux enseignements majeurs doivent être tirés des faits que nous venons de rappeler :

  • En premier lieu, l’enjeu essentiel semble surtout de pouvoir diminuer nos importations d’hydrocarbures (pétrole, gaz) notamment dans le secteur du chauffage et des transports. Ce sont elles qui sont coûteuses, qui affaiblissent notre souveraineté énergétique, et qui sont responsables d’une forte proportion de notre émission de CO2.
  • En second lieu, l’Europe est déjà en situation de surcapacité électrique, y ajouter de nouvelles capacités, fussent-elles renouvelables, équivaut donc à un véritable gâchis. L’introduction de renouvelable ne devrait ainsi se faire en priorité qu’en effaçant la production issue des capacités électriques issues d’énergies fossiles (charbon, gaz, pétrole), et notamment pour soutenir l’exportation française d’électricité.

 

La réduction de notre dépendance aux hydrocarbures (pétrole, gaz)

 

Deux domaines d’activité sont ici principalement concernés.

D’une part, le secteur du chauffage résidentiel ou tertiaire (dans les activités de service) : ici, le chauffage électrique doit être privilégié pour les bâtiments neufs, bien isolés. Dans les centres urbains, les réseaux de chaleurs transportant la chaleur par un fluide comme l’eau ou la vapeur, chauffées au moyen de puits géothermiques, d’incinérateurs de déchets ou de chaufferies à la biomasse et au bois doivent être développés. L’installation de chaudières à condensation doit également être incitée, afin d’éviter le recours au fioul et de limiter les émissions de GES. Le biogaz (permettant ainsi de soutenir, par là même, la production agricole) doit être développé. Enfin, l’incitation à l’isolation du parc de logements existants doit être poursuivie, en accentuant notamment les contrôles sur les professionnels du secteur.

D’autre part, le secteur des transports : le développement des véhicules électriques et hybrides rechargeables est, selon l’Institut Montaigne, la solution la plus pertinente pour « décarboner » les transports en France. Cela suppose cependant une ambitieuse politique d’aménagement du territoire permettant de couvrir le territoire de bornes de recharge facilement accessibles, et le maintien d’un soutien actif à l’achat de ces véhicules. Enfin, le pilotage intelligent des réseaux exigera de favoriser par des tarifs adaptés la charge lente pendant les heures creuses, au domicile et au travail.

 

Le renouvelable doit remplacer le fossile, pas le nucléaire

 

Il est aujourd’hui irréaliste de vouloir sortir du nucléaire si l’on souhaite contenir le réchauffement climatique sous le 1,5 C°, alors qu’il est prévu que la demande en énergie augmente significativement (+ 23% de la demande en énergie primaire selon l’AIE d’ici 2030).

Le nucléaire possède de nombreux inconvénients :

  • gestion des déchets radioactifs (principe du pollueur-payeur : la responsabilité est celle du producteur) et loi du 28 juin 2006 sur l’entreposage de longue durée. La France gère un stock de 1,54 millions de m3 de déchets radioactifs, mais dont 3% seulement concentrent 99,8% de la radioactivité totale.
  • coût de rénovation du parc existant (parc de 2ème génération notamment) ;
  • difficulté de financement de cette source d’énergie (rendements positifs 8 ans seulement après l’installation de la centrale et augmentation des coûts avec le vieillissement du réacteur) ;
  • sûreté et fortes contraintes réglementaires augmentant les coûts – quoiqu’il faille les mettre en regard des autres technologies productrices d’énergie (notamment de gaz), également sources de risques.

Mais le nucléaire possède aussi certains avantages significatifs :

  • il constitue un atout dans la lutte contre le réchauffement climatique : le nucléaire  contribue à réduire de 8% par an à l’horizon de 2050 les émissions de CO2 soit une économie de 60 milliards de tonnes de CO2 depuis 50 ans. En effet, le nucléaire n’émet que 12 g de CO2 par KWh, contre 820 g pour le charbon ;
  • il assure notre indépendance énergétique ;
  • il contribue à notre compétitivité économique.

Vouloir substituer le nucléaire au profit des énergies renouvelables est donc une bévue écologique. D’abord parce que cette politique dogmatique est un gaspillage de ressources, eu égard aux investissements déjà consentis. Ensuite parce que le cas allemand illustre l’impasse écologique de ce type de décision brutale : l’arrêt des 7 centrales nucléaires allemandes a conduit à l’augmentation de la proportion de centrales à charbon, qui comptent pour près de 40% de la production électrique allemande. Le contenu CO2 moyen de l’électricité s’élève outre-Rhin à 490g par KWh, contre 53g en France. La fixation par la loi sur la transition énergétique d’un plafond de consommation d’électricité d’origine nucléaire répond ainsi à une volonté plus idéologique que réaliste.

C’est le remplacement des capacités fossiles par les capacités renouvelables qu’il faut encourager. Toutefois, la baisse massive des prix des énergies fossiles (notamment en raison de l’exploitation américaine en pétrole de schiste, à la baisse de la demande chinoise, à l’augmentation de la production de pétrole par les pétromonarchies du golfe Persique et à l’entrée sur le marché de l’Iran) constitue un frein à une telle politique.

Une solution préconisée par l’Institut Montaigne est d’augmenter le « prix du carbone » européen, actuellement discrédité par son niveau très faible (6€/t de CO2), à 30€/t de CO2. De même, une autre solution consisterait à assurer la taxation du carbone à la frontière européenne, renchérissant le coût des importations des biens en fonction de la quantité moyenne de carbone tracée dans le produit importé. Ces deux mesures doivent cependant accompagner la « décarbonation » des capacités de production européennes, très dépendantes des importations d’hydrocarbure, au risque sinon de grever sa compétitivité économique. Enfin, l’Institut préconise de baisser drastiquement la taxation de la biomasse et du biogaz, très peu émetteurs de CO2 et par ailleurs susceptibles d’offrir une source complémentaire de revenus à nos agriculteurs, par rapport à la taxation des produits fossiles.

 

Ferréol Delmas & PFS

 


 

Dans le courant du prochain mois, nous publierons quatre séries de notes tentant de dessiner notre vision politique de l’écologie, émanant de nos adhérents, simples citoyens, professionnels des secteurs d’activité concernés ou bénévoles engagés dans des actions au service de l’environnement.

La première série introduit notre approche générale de l’écologie – ce que l’on pourrait appeler notre « vision » du sujet. Les textes sont à retrouver ici :
Edito : l’écologie est notre affaire.
L’écologie est la première des politiques.

La deuxième série s’attachera au thème de l’agriculture et de l’agroalimentaire : elle prônera de retrouver une agriculture qui soit « à hauteur d’hommes ». Les textes sont à retrouver ici:
Pour une agriculture à hauteur d’homme
Chronique de nos campagnes

La troisième série touchera à l’énergie, à ses enjeux et aux futurs développements des défis qui s’y rapportent. Les textes sont à retrouver ici:
Energie: panorama des enjeux écologiques
Energie solaire : se réapproprier l’écologie

Enfin, la dernière série aura trait à l’économie circulaire et à nos comportements en termes de consommation.

Nous espérons qu’en balayant ainsi largement ce sujet essentiel, nous puissions susciter autour de vous réflexions et… actions !

Chronique de nos campagnes

Comment « Servir » au plus proche de chez soi ? Comment s’intéresser à la chose publique ? Comment contribuer au débat d’idées sans s’enfermer dans sa tour d’ivoire, sans manier chiffres et rapports ? C’est en nous racontant votre quotidien. L’approche de la réalité de la politique par le récit anecdotique, c’est ce que Christophe, agriculteur en Lot-et-Garonne, nous propose aujourd’hui.

« Je vais vous raconter une anecdote totalement authentique, bien que je reste persuadé que vous ne la croirez pas, tant elle dépasse les exagérations « pagnolesques » ou les histoires les plus farfelues qui fourmillent dans nos campagnes mais qui contribuent largement à égayer et alimenter notre finesse civilisatrice.

Mais avant de vous conter l’anecdote, je vous demande d’installer votre ordinateur par terre, et de vous coucher devant lui. Ainsi vous ne tomberez pas de haut tant l’histoire dépasse largement l’imagination la plus fertile.

Nous sommes après Maastricht, la PAC (politique agricole commune) a été révisée pour nous imposer (nous, les paysans) de mettre en jachère chaque année 10% de nos terres cultivables. Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est qu’une jachère est une zone rigoureusement interdite, c’est-à-dire qu’à part l’obligation de la faucher en des temps impartis (lesquels temps sont totalement absurdes, puisqu’ils sont suffisamment tardifs pour que toutes les mauvaises herbes aient le temps de grainer et d’inonder toutes les terres cultivées environnantes), vous ne devez en aucun cas passer sur votre jachère, en tout cas, ne pas laisser de traces visibles de passages répétés de votre tracteur ou de votre voiture, sinon amende. Bref, vous avez tout juste le droit de regarder votre jachère pousser allègrement, elle qui ne vous rapporte rien si ce n’est des soucis quand les années suivantes, vous décidez de la détruire pour la mettre ailleurs.

Voilà donc l’histoire (êtes vous bien allongé par terre avec votre ordi ?)

Elle concerne un ami de longue date qui habite à quelques 20 km de chez moi. Il est céréalier et éleveur de blondes d’Aquitaine (ce sont des vaches, je le précise pour qu’il n’y ait aucun quiproquo). Comme tout éleveur, il a donc des prairies (c’est normal d’en avoir pour nourrir ses blondes, toujours les vaches). 

Compte tenu de nos obligations de jachère imposée, il décide d’isoler une partie sur sa grande prairie et de la mettre en jachère. Comme c’est une zone rigoureusement interdite, ses fameuses blondes n’ont pas le droit de pâturer cette satanée jachère : il l’isole donc avec une clôture électrique. 

Tous les jours, il va voir ses vaches, le matin vers 7h30, comme le soir vers 21h. 

L’homme (mon ami) est quelque peu scrupuleux et sans doute trop honnête, voici pourquoi : un matin, catastrophe, ses blondes (au demeurant belles et bien en chair) avaient eu l’outrecuidance de casser la clôture électrique pour pâturer la fameuse zone interdite : la fichue jachère. Entre parenthèses, l’attitude de ces révolutionnaires de vaches qui n’obéissent pas aux directives bien pensées et intelligentes paraît bien logique malgré le regard bovin qui leur est en principe coutumier : il est somme toute normal que les vaches reluquent avec envie une prairie (« jachérisée ») toute neuve et abondante quand celle dans laquelle elles sont restées un certain temps est, à l’inverse, tondue comme une pelouse de stade olympique.

Bref, mon ami scrupuleux décide par honnêteté de prévenir la DDA (Direction Départementale de l’Agriculture), devenue depuis la DDT, du forfait inqualifiable de ses blondes. On lui répond qu’on lui enverra un contrôleur pour vérifier le « crime » abominablement bovin.

Le lendemain, efficacité administrative oblige, le contrôleur était sur les lieux du forfait. Bien entendu, mon ami avait préalablement remis toutes ses blondes dans le droit chemin, c’est à dire dans la prairie non « jachérisée ».

Dialogue du troisième type (accrochez-vous) :

Le contrôleur : « Bonjour Monsieur, on m’a prévenu que vos vaches sont passées dans la jachère. Combien de temps estimez-vous qu’elles y sont restées ? »

L’ami : « Ben, voyons, hier elles  étaient dans la partie prairie  à 9h (du soir), et le lendemain à 7h30, je les ai vues dans la jachère, donc au maximum, elles y sont restées une dizaine d’heures. »

Le contrôleur : « je vais vérifier. »

L’ami (quelque peu interloqué, on le serait à moins) : « comment ça, vous allez vérifier ? »

Le contrôleur (sortant de son petit attaché-case un formulaire administratif qui lui indique la fréquence journalière des « soulagements » des vaches) : « j’ai un document statistique sur la fréquence de bouses que les vaches sont censées produire par jour, il me suffit de connaître le nombre de vaches de votre troupeau. »

L’ami : « quoi, vous allez compter les bouses de vache dans la jachère ? »

Le contrôleur : « oui Monsieur, il suffit de faire une règle de 3, en connaissant le nombre de vaches et le nombre de bouses, je détermine à peu de choses près le temps qu’elles sont restées dans votre partie en jachère. »

L’ami : gloups (dans sa bulle : quel abruti j’ai été, mais c’est pas possible, je rêve), « bon ben allez-y. »

Le contrôleur : (après avoir compté toutes les bouses de la jachère qu’il divise par le nombre de vaches, et connaissant la fréquence journalière, en déduit) : « oui en effet, d’après mes calculs, vos vaches ont pâturé la jachère environ 9h, elles ont dû donc casser votre clôture vers 22h 30. »

Histoire tristement risible, mais elle mesure la déconnexion totale d’une réglementation uniforme, qui, incitant à l’hyperproduction intensive dans toutes les filières agricoles, en vient à pallier les effets pervers de cette frénésie productive par des obligations administratives aussi peu adaptées aux réalités du terrain.

A la prochaine rigolade « PACquienne » si le cœur vous en dit ! »

 

Christophe, agriculteur en Lot-et-Garonne

 


 

Dans le courant du prochain mois, nous publierons quatre séries de notes tentant de dessiner notre vision politique de l’écologie, émanant de nos adhérents, simples citoyens, professionnels des secteurs d’activité concernés ou bénévoles engagés dans des actions au service de l’environnement.

La première série introduit notre approche générale de l’écologie – ce que l’on pourrait appeler notre « vision » du sujet. Les textes sont à retrouver ici :
Edito : l’écologie est notre affaire.
L’écologie est la première des politiques.

La deuxième série s’attachera au thème de l’agriculture et de l’agroalimentaire : elle prônera de retrouver une agriculture qui soit « à hauteur d’hommes ». Les textes sont à retrouver ici:
Pour une agriculture à hauteur d’homme
Chronique de nos campagnes

La troisième série touchera à l’énergie, à ses enjeux et aux futurs développements des défis qui s’y rapportent. Les textes sont à retrouver ici:
Energie: panorama des enjeux écologiques
Energie solaire : se réapproprier l’écologie

Enfin, la dernière série aura trait à l’économie circulaire et à nos comportements en termes de consommation.

Nous espérons qu’en balayant ainsi largement ce sujet essentiel, nous puissions susciter autour de vous réflexions et… actions !

Pour une agriculture à hauteur d’homme

Le 20 juillet 2017, le gouvernement lançait les Etats Généraux de l’alimentation, rassemblant tous les acteurs de la chaîne alimentaire – de la production à la distribution – afin de repenser nos schémas d’alimentation. Mais le projet de loi issu de ces discussions reste très décevant. Six mois de tables rondes rassemblant près de 1000 participants ont accouché de mesurettes, loin des enjeux soulevés par tous les acteurs des filières : quelques mesures techniques (hausse du seuil de revente à perte de 10% limitant ainsi les pratiques de prix prédateurs, quota sur les volumes vendus en promotion), des incantations (construction inversée des offres de prix en partant du coût des matières premières, un plan Ambition Bio) et quelques promesses … tout cela à cadre constant.

 

Notre modèle agricole est devenu insoutenable.

 

Sous l’effet combiné de son productivisme et de l’ouverture récente à la mondialisation, il a essentiellement conduit à la concentration des exploitations agricoles et à l’intensification de la production, au détriment des rythmes naturels et des particularités locales.

Insoutenabilité économique d’abord, car plus de la moitié des exploitations françaises ont disparu en 25 ans seulement, et les défaillances d’exploitations agricoles ne font que s’accélérer en 2017. Les agriculteurs, constamment sommés de s’endetter pour s’équiper afin de maintenir leur rendement sous la pression des cours agricoles ouverts à tout vent, n’arrivent plus à vivre de leur travail. Corsetés par une réglementation touffue où s’accumulent formulaires et critères administratifs, ils perdent le sens de leur métier. En 2016, le revenu moyen des agriculteurs est compris entre 1 083 et 1 250 euros par mois, pour 54 heures travaillées par semaine en moyenne. De leur côté, l’industrie agroalimentaire et la distribution sont en panne de création de valeur : lancées dans une course folle aux prix bas, elles en viennent à dégrader la valeur nutritionnelle de nombreux aliments en utilisant quantité d’additifs pour des produits « marketing », déconnectés de la matière première agricole. Leurs marges ne cessent de s’effriter et les relais de développement sont au point mort dans l’ensemble des pays mûrs.

Insoutenabilité écologique et sanitaire ensuite, car l’hyperproduction dégrade durablement la biodiversité et la qualité de nos sols. 80% des insectes volatiles ont disparu en un siècle ; la teneur des sols en nutriments et humus a baissé d’un tiers depuis 1950 ; 40% des surfaces agricoles françaises présentent un risque de tassement irréversible. La surexploitation épuise les terres ; la mono-exploitation les appauvrit. On importe des produits qu’on produit déjà, sans intégrer dans leur prix le coût carbone de leur circulation mondiale. Les consommateurs sont en pleine crise de confiance : moins d’un français sur quatre considère que pour être certain de la qualité des produits alimentaires, il vaut mieux acheter une grande marque. Deux millions d’utilisateurs de l’application Yuka analysent la composition de leurs produits avant de les acheter. Les agriculteurs, eux, ne supportent plus d’être stigmatisés pour leur utilisation de produits phytosanitaires intrants ou pesticides ou pour les mauvais traitements animaliers des fermes industrielles.

 

Face à ces défis, l’agro-écologie

 

Notre modèle doit être repensé, en tenant compte des spécificités de chaque filière, afin de faire de l’agro-écologie notre véritable projet pour l’agriculture. L’agro-écologie, c’est une pratique agricole qui amplifie ce que les écosystèmes ont de naturel, plutôt que de les contraindre artificiellement. C’est la remise au goût du jour de techniques anciennes, moins intensives, plus diversifiées, plus respectueuses des rythmes naturels, financièrement sobres et tout aussi rentables en raison d’une approche qualitative différenciée – y compris à l’export, surtout en période de surproduction chronique.

Certaines filières ont déjà obtenu des résultats significatifs. Dans l’élevage, le plan Econtibio a permis de réduire l’exposition aux antibiotiques des animaux de 20 % sur quatre ans (2012-2015). Dans la filière des fruits et légumes, des gammes produites sans pesticides de synthèse, remplacés par des huiles essentiels ou… des insectes, sont disponibles. Dans le domaine des grandes cultures, l’agroforesterie, la diminution des labours pour préserver la qualité et la biodiversité des sols, l’ajout de légumineuses dans les rotations des céréales sont autant de pistes à approfondir. De nombreuses initiatives de permaculture fleurissent en France, révélées par les 220 fermes maraîchères du Tour des Fermes d’Avenir.

Dans ce cadre, l’éducation des consommateurs à ces initiatives est évidemment centrale. Il incombe aux collectivités territoriales, qui organisent la vie en marge des activités scolaires en primaire et au collège puis au lycée, de l’assurer. Un encadrement des publicités serait également à privilégier. Mais cette éducation ne suffit pas à déployer une vision politique de ce que pourrait être une agriculture à hauteur d’hommes.

 

Trois actions politiques en faveur de l’agro-écologie.

 

  1. Tout d’abord, l’Etat peut directement soutenir ce modèle agricole en orientant les recherches de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) vers le développement et la diffusion, via les chambres d’agricultures, de telles techniques. Il peut également aider à la valorisation de ces produits auprès des consommateurs en créant un label facilement identifiable regroupant l’ensemble des démarches éparses existantes (vergers raisonnés, Bleu Blanc Cœur…). Il peut favoriser, par la commande publique, l’approvisionnement de la restauration collective en aliments produits par l’agro-écologie. Il peut faire bénéficier les emplois dans les fermes agro-écologiques d’aides spécifiques (baisses de charge, services civiques), et assurer une formation à ces techniques de meilleure qualité dans les lycées agricoles. Enfin, il peut inciter fiscalement l’industrie et la grande distribution à conclure des contrats pluriannuels permettant aux agriculteurs engagés dans des périodes d’expérimentation ou de reconversion en agro-écologie de bénéficier d’une visibilité sur les perspectives d’écoulement de leurs produits.
  1. Ensuite, la politique agricole commune (PAC), outil de financement (près de 9 Mds€ pour la France, 408 Mds € pour l’Europe) utilisé depuis un demi-siècle au service d’un modèle productiviste, doit être repensée. La rémunération fixe de l’agriculteur à l’hectare et par animal qu’elle assure ne peut perdurer. En plus d’avoir figé les inégalités de revenus entre agriculteurs et entre territoires (les 60% plus petits exploitants se partageant seulement 20% des subventions), elle constitue une prime à l’étalement des exploitations pour lequel la production fortement industrialisée est seule rentable. Autre inconvénient : la PAC conditionne ses financements au respect d’une réglementation tatillonne, lourde, uniforme, unilatéralement fixée par les administrations européennes et décorrélée de la réalité que vit le monde agricole.  

Plutôt que sur une logique de guichet, le soutien public doit être redéployé en faveur de l’agro-écologie sur une base contractuelle entre l’agriculteur concerné et l’administration territoriale compétente. Une marge de manœuvre suffisante serait ainsi laissée au décideur local pour valoriser l’impact écologique et social des pratiques mises en place par les agriculteurs, selon les territoires et les filières. Plutôt que des critères réglementaires édictés par des administrations distantes, un tel rapprochement entre la PAC et les territoires permettrait également de mieux rémunérer les externalités positives constatées des nouveaux projets agricoles (préservation de la qualité de l’eau, reforestation, pollinisation…).

La protection de l’agriculteur contre les risques de marché, quant à elle, doit être assurée par traités commerciaux et par la mise en place de droits de douanes spécifiques permettant de lutter contre le dumping social et environnemental des pays tiers exportateurs vers l’UE. S’il est pertinent que de telles mesures soient prises au niveau de l’Union européenne, la France ne doit pas hésiter à peser sur ces négociations pour garantir son « exception agricole ». Un « Buy European Act » dans le domaine alimentaire devrait également être poussé. Quant au soutien financier des agriculteurs exposés aux cours mondiaux, il doit prendre le tournant d’une logique d’assurance plutôt que de subvention. Le soutien public serait versé par les administrations territoriales en fonction des évolutions constatées des prix sur les marchés et de leurs impacts réels sur la santé financière des agriculteurs concernés à l’issue d’un « exercice » agricole (défini par filières). A terme, il incomberait aux interprofessions réunissant producteurs, distributeurs et transformateurs de mutualiser elles-mêmes les risques de production et de marché, en en partageant plus équitablement les coûts. La récente proposition de défiscaliser l’épargne de précaution des agriculteurs va dans ce sens.

  1. Enfin, l’agro-écologie n’est pas qu’une technique : elle suppose un écosystème, fait de plus petites exploitations, à taille plus humaine, beaucoup plus diversifiées en termes de production, et forcément confrontées aux coûts d’échelle et aux difficultés logistiques pour l’approvisionnement des marchés. Ici, l’Etat pourrait favoriser la transmission de patrimoines agricoles au-dessous d’un certain seuil par filières, limiter l’étalement des exploitations en rémunérant davantage le premier hectare et en réglementant mieux l’attribution du foncier, inciter fiscalement à la création de coopératives moins sectorielles pour mutualiser les équipements entre producteurs, porter et soutenir l’ingénierie des projets ou encore faciliter la création de marchés locaux au plus proche des producteurs – par exemple en imposant un moratoire sur la construction de centres commerciaux ruraux ou périurbains et en privilégiant la reconstitution des ceintures maraîchères aux abords des villes moyennes, incitant les grands distributeurs à changer leur modèle, d’une distribution de masse à une distribution plus ciblée.

 

L’urgence écologique, la volonté des consommateurs, la santé économique du secteur agroalimentaire (premier secteur industriel français) et de la distribution (premier pourvoyeur privé en emploi) nous obligent à réussir cette transformation profonde attendue par tous les maillons de la chaîne alimentaire. Car, comme le disait Brillat-Savarin, « la destinée des nations dépend de la manière dont elles se nourrissent ».

 

Gaëtan de Lamberterie & PFS

 


 

Dans le courant du prochain mois, nous publierons quatre séries de notes tentant de dessiner notre vision politique de l’écologie, émanant de nos adhérents, simples citoyens, professionnels des secteurs d’activité concernés ou bénévoles engagés dans des actions au service de l’environnement.

La première série introduit notre approche générale de l’écologie – ce que l’on pourrait appeler notre « vision » du sujet. Les textes sont à retrouver ici :
Edito : l’écologie est notre affaire.
L’écologie est la première des politiques.

La deuxième série s’attachera au thème de l’agriculture et de l’agroalimentaire : elle prônera de retrouver une agriculture qui soit « à hauteur d’hommes ». Les textes sont à retrouver ici:
Pour une agriculture à hauteur d’homme
Chronique de nos campagnes

La troisième série touchera à l’énergie, à ses enjeux et aux futurs développements des défis qui s’y rapportent. Les textes sont à retrouver ici:
Energie: panorama des enjeux écologiques
Energie solaire : se réapproprier l’écologie

Enfin, la dernière série aura trait à l’économie circulaire et à nos comportements en termes de consommation.

Nous espérons qu’en balayant ainsi largement ce sujet essentiel, nous puissions susciter autour de vous réflexions et… actions !