La recentralisation n'est pas la solution

La recentralisation n’est pas la solution

La première année du quinquennat a été inquiétante pour l’avenir des relations entre Etat et collectivités territoriales. Alors que les trois dernières années avaient été marquées par une baisse importante de leurs ressources et des réformes institutionnelles incessantes, les perspectives ne sont guère meilleures sous la nouvelle mandature. Fait inédit, les trois principales associations d’élus (Association des Maires de France, Association des Régions de France, Association des Départements de France) ont aujourd’hui décidé de boycotter la conférence nationale des territoires, alors que siègent à leur tête des élus qualifiés de « Macron-compatibles » dans les premiers mois du quinquennat. De peur sûrement que ce raout ne soit qu’un exercice de communication de plus, sans réelles avancées pour améliorer la gouvernance des territoires.

Le gouvernement a raté la voie de la confiance avec les collectivités. Dédaignant les politiques publiques qu’elles conduisent, méprisant le rôle désintéressé des élus qui sont, pour leur grande majorité, bénévoles ou peu rémunérés, et contournant leur légitimité électorale, le gouvernement ne semble considérer les collectivités territoriales que comme un centre de coûts, voire comme une variable d’ajustement de ses objectifs quinquennaux.

 

L’Etat n’a pas le monopole de l’intérêt général. Il est lui-même l’un des principaux moteurs de la dépense locale.

Pourtant, les collectivités mériteraient un autre sort. L’Etat n’a pas le monopole de l’intérêt général. Il est lui-même l’un des principaux moteurs de la dépense locale par le poids des charges qu’il transfère, ou qu’il engendre automatiquement en raison des décisions qu’il prend seul, comme l’augmentation des allocations individuelles de solidarité ou les nouvelles contraintes réglementaires qu’il fait peser sur la fonction publique.

Ignorées par un Etat qui raisonne bien trop souvent à courte vue, les collectivités sont pourtant capables d’incarner, elles aussi, l’intérêt général. Depuis plusieurs années, elles ont réalisé un effort important sur leurs dépenses et sur leur gestion. Elles doivent naturellement le poursuivre, mais il serait logique que cet effort s’applique à tous, Etat compris…

 

Quand 65% des Français se défient des institutions et de leurs responsables politiques, 67% apprécient leur maire.

De plus, les collectivités jouent un rôle civique fondamental : la commune reste l’unité institutionnelle de référence, condition du sentiment d’appartenance pour les citoyens, de la responsabilité pour les élus, et de la stabilité pour tous. En témoignent les taux de confiance inégalés de la population à l’égard de cet échelon local, jamais démentis dans les sondages annuels du Cevipof. Quand 65% des Français se défient des institutions et de leurs responsables politiques, 67% apprécient leur maire. La suppression de la taxe d’habitation illustre dramatiquement cette incompréhension. Ella va casser un peu plus le lien entre les citoyens et leurs collectivités. L’autonomie fiscale de ces collectivités est pourtant le meilleur moyen d’accroître leur responsabilité devant le peuple, car les citoyens constatent très directement les conséquences de la gestion municipale sur leur feuille d’impôt.

 

« La centralisation, c’est l’apoplexie au centre et la paralysie aux extrémités »

Il est de l’intérêt de tous que des collectivités dynamiques développent l’environnement dans lequel notre pays pourra prospérer. Ce sont elles qui permettront aux Français de reprendre conscience de leurs devoirs de citoyens, de leur intégration au sein d’une communauté politique. Pour ce faire, les collectivités doivent disposer des moyens pour mener les politiques publiques ancrées dans les territoires, qui, si elles sont décidées au plus proche des citoyens, suscitent une large adhésion. Il est urgent d’entendre la voix des territoires, avant que la froideur administrative n’écrase tout sur son passage, ne laissant aux élus locaux qu’un rôle de représentation sans aucun levier pour améliorer le sort de leurs concitoyens. Ils ont raison de refuser le sort de simples marionnettes du pouvoir central. N’oublions pas le mot de Lammenais : « la centralisation, c’est l’apoplexie au centre et la paralysie aux extrémités. »

 

Thibault Hennion

Olivier Bouet

François-Xavier Bellamy

Maxime Morand

« Dose de proportionnelle » : remède ou poison pour la démocratie ?

La réforme institutionnelle qui sera examinée à l’automne au Parlement prévoit ce qu’on appelle pudiquement « l’injection » d’une « dose » de proportionnelle dans l’élection de 61 députés parmi les 404 que l’assemblée nationale comptera alors (contre 577 aujourd’hui). Le vocabulaire médical pourrait laisser croire que le gouvernement prescrit cette modification du mode de scrutin actuel pour mieux soigner une démocratie moribonde. L’idée serait de garantir un surcroît de représentation aux partis qui réalisent des scores nationaux significatifs en termes de proportion des votes, sans toutefois obtenir de sièges du fait du mode de scrutin majoritaire actuellement en vigueur.

Mais le traitement proposé sera, soit inefficace, soit fatal. Il risque en effet de provoquer une overdose pour la stabilité de nos institutions, pour trois raisons.

 

La proportionnelle encourage le morcellement en groupements obnubilés par leur jeu de négociations politiciennes

Premièrement, la proportionnelle encourage le morcellement du Parlement en groupements politiques obnubilés par leur propre jeu de négociations politiciennes permanentes. Cette instabilité parlementaire entraîne une forte instabilité pour le gouvernement, susceptible d’être révoqué par de simples changements d’alliances. Rien ne sert de « benchmarker » longuement pour montrer que ce type de système crée partout de l’instabilité. En Espagne, la majorité a basculé à gauche début juin en raison du retournement d’alliance du modeste « Parti national basque ». Même l’Allemagne, réputée très disciplinée, découvre les limites de ce système face à une crise politique majeure depuis que des voix s’élèvent contre la politique d’immigration d’Angela Merkel. Notre propre expérience de la proportionnelle n’est pas pour nous rassurer : son utilisation sous la IVème République avec ses 17 présidents de conseil constituant 24 ministères en 12 ans devrait servir de repoussoir pour l’éternité. A l’inverse, le Royaume-Uni prône un scrutin bien plus majoritaire qu’en France, et sa démocratie ne s’en porte pas tellement plus mal. La proportionnelle en France conduira donc mécaniquement à l’affaiblissement du pouvoir législatif. Elle incarne une vision fausse de la représentation, selon laquelle cette dernière n’aurait pour seule fin que de reproduire une image exacte de l’opinion politique à la date de l’élection, alors qu’elle doit surtout assurer la gouvernabilité des institutions par le peuple représenté au sein d’une majorité stable.

 

La proportionnelle parachèvera le mouvement continu de professionnalisation de la vie publique

Deuxièmement, le projet de loi prévoit que la proportionnelle ne sera le mode de scrutin que pour 15% des sièges disponibles à l’assemblée. Cela signifie que certains députés seront élus sur la base de l’ancien mode de scrutin majoritaire, tandis que d’autres seront élus avec la nouvelle méthode. On aboutit à une démocratie à deux vitesses : l’une rendue légitime par le terrain, mais limitée par la taille des circonscriptions ; l’autre qui favorise l’entregent au détriment de l’engagement auprès des Français, mais qui sera sans doute plus visible dès lors que le député aura été élu sur une liste nationale. Pour faire simple, les parlementaires les plus enracinés seront fragilisés, et les appareils politiques retrouveront leur toute-puissance. Loin d’entraîner un renouvellement politique, la proportionnelle parachèvera le mouvement continu de professionnalisation de la vie publique : les parlementaires élus à la proportionnelle seront choisis, non pas tant par le terrain, mais par leurs partis ; et l’on y retrouvera, comme aux élections européennes, tous les notables écartés par les électeurs, qui poursuivront leur carrière à condition d’être en haut d’une liste… La proportionnelle fera ainsi figure d’assurance-tout risque pour les professionnels des partis. Pour un « start-up président » qui proclame l’abandon des clivages et la fin de l’ancienne politique, c’est un peu décalé.

 

La proportionnelle sanctionne finalement la déconnexion du député, représentant le peuple, d’avec les territoires

Ainsi, la proportionnelle sanctionne finalement la déconnexion du député, représentant le peuple, d’avec les territoires. Plus besoin d’ancrage territorial, de connaître les politiques publiques au plus près des citoyens, d’entendre leurs préoccupations. Il suffit d’être quelqu’un d’important dans un parti connu, et de maîtriser les rouages de la politique parisienne. Avec le mécanisme de listes nationales, ce sont des partis, et non plus le peuple, qui seront représentés à l’Assemblée. L’électeur sera contraint de se prononcer pour des candidats lointains choisis par des états-majors qui échappent à son contrôle. En cela, la dose de proportionnelle à l’Assemblée participe du même principe que le projet d’élection d’une part des députés européens sur des listes transnationales, heureusement rejeté par le Parlement européen et censuré par le Conseil constitutionnel.

Parce que cette réforme se combine avec la réduction du nombre de circonscriptions qui amplifiera la prime majoritaire, les résultats de cette réforme décevront : une « dose de proportionnelle » ne peut être qu’un artifice. Mais un artifice dangereux, car il nous fait entrer dans la logique que nous venons de décrire… Il ne manquera pas alors de voix pour demander une généralisation de ce mode de scrutin. De cosmétique, la dose deviendrait alors mortelle.

 

La plus grande injustice institutionnelle, c’est l’instabilité.

Le philosophe Alain, pourtant initialement favorable à la proportionnelle, reconnaissait que « partout où on l’a essayée, elle a produit des effets imprévus et tout à fait funestes par la formation d’une poussière de partis dont chacun est sans force pour gouverner mais très puissant pour empêcher ». Les exemples de nos voisins proches nous rappellent cette leçon simple : la plus grande injustice institutionnelle, c’est l’instabilité. Revenir sur cette règle d’or est un caprice d’enfant gâté par soixante-dix ans de démocratie moderne et efficace, qui voudrait se donner le frisson d’un saut dans l’inconnu.

 

Alban Mistral

Paul-François Schira

Sur la suppression de l’Exit Tax

L’annonce de la suppression de l’Exit tax pourrait marquer un tournant dans la pièce de théâtre de boulevard intitulée «Triangulation Politique» que nous joue – jusqu’à présent avec brio – le gouvernement.«Triangulation Politique», c’est, très classiquement, l’histoire d’un mari séducteur, d’une épouse revêche et d’une amante crédule. Durant sa première année au pouvoir, En Marche a épousé l’idéologie du progrès et l’économisme marxiste, picorés à gauche, puis convolé avec l’individualisme marchand et l’efficacité étatique, becquetés à droite. Aucune incohérence pour la pie volage: l’ «en même temps» est parfaitement articulé. Le marché, servi par l’efficacité du régulateur, émancipe les individus et fait progresser les sociétés vers un monde meilleur. Ce faisant, les seules miettes laissées aux deux partis historiques sont les droits acquis et la défense de statuts sclérosés, pour une gauche geignarde représentante des «fainéants», et la réaction sécuritaire et xénophobe, pour une droite amère percluse de «passions tristes». En Marche triomphe pendant que les deux partis traditionnels se crêpent le chignon.

« En Marche a épousé l’idéologie du progrès et l’économisme marxiste, puis convolé avec l’individualisme marchand et l’efficacité étatique. »

Mais que se passe-t-il si, au milieu de ce ménage politique à trois, la maîtresse et l’épouse trompée se rendent compte que l’amant libertin est un goujat? Si elles admettent qu’elles l’ont convoité, qu’elles ont fini par le jalouser, avant de réaliser qu’elles s’étaient laissées berner? Que se passerait-il si, à rebours du schéma classique d’un Feydeau, les deux ennemies trompées retrouvaient ensemble leur raison d’être?

Voilà notre intuition: l’annonce de la suppression de l’Exit Tax est une occasion de déclencher pour la gauche comme pour la droite une catharsis politique équivalente à celle de la découverte du mari indélicat dans la penderie de Madame. De montrer que pour une fois, la triangulation atteint ses limites.

Ce n’est pas tant sur le raisonnement économique de l’annonce qu’il convient de revenir.

Il a déjà été battu en brèche par Virginie Pradel dans ces colonnes: il est évident que l’Exit Tax ne déguise pas un quelconque contrôle étatique des capitaux et des investissements privés réalisés en France, notamment depuis l’étranger, mais oblige seulement le contribuable français qui quitte durablement le territoire à «régler la note» en s’acquittant, lors de la cession éventuelle de ses participations, de l’impôt français sur les plus-values qu’il avait, jusqu’alors, réalisées.

Le faible impact budgétaire de la suppression, argument avancé pour rassurer les apôtres des finances publiques, est tout autant à relativiser – un impôt dissuasif qui ne rapporte pas beaucoup de recettes témoigne précisément de son utilité. On imagine en revanche aisément le formidable effet d’aubaine pour les plus grandes fortunes, pour qui le coût d’entrée d’un départ à l’étranger se trouve considérablement diminué.

On rappellera enfin qu’en fait de signal négatif envers les entrepreneurs dans la grande compétition internationale, la fiscalité française des jeunes pousses innovantes paraît tout sauf confiscatoire, conduisant Xavier Niel à déclarer que la France est un «paradis fiscal pour créateurs d’entreprises». On soulignera en passant le formidable aveu de faiblesse qui consiste à faire dire à ceux qui sont au pouvoir que la suppression de l’Exit Tax favorisera l’économie en privant d’effet un système fiscal, qu’ils considèrent comme un frein à la croissance, dont ils sont pourtant responsables – et qu’ils ont contribué à alourdir cette année.

On délaissera donc le discours de l’efficacité, pour lui préférer celui du sens.

L’argent n’a pas d’odeur. Il n’a pas (plus) de poids. Il n’a pas de géographie. Il n’a pas de visage. Il ne possède aucune valeur intrinsèque, ni aucune signification propre. Il ne fait aucun choix, il n’est que potentialité: son propre est de circuler en circuit clos, sans s’attacher. L’argent recouvre d’un voile chiffré une réalité qu’il ne désigne pas ; c’est ce qu’on en fait qui lui donne donc toute sa réelle valeur morale.

Or, l’investissement donne poids et valeur à l’argent. Il permet de servir un projet d’entrepreneur, des acteurs – employés et partenaires économiques -, et d’assurer la vie d’une collectivité dans le temps long.

« L’Exit Tax rappelait cette évidence : l’impôt est le signe tangible d’une communauté, et l’enrichissement d’un investisseur n’est pas le résultat de sa seule habileté. »

L’impôt, lui aussi, donne du sens à l’argent. Il réunit les ressources appartenant à des personnes partageant une culture commune, ayant, de ce fait, nourri une confiance suffisante pour aspirer à mener des projets ensemble – projets qu’il concrétisera en rendant tangibles certaines de leurs préférences collectivement choisies. L’impôt suppose, enfin, une responsabilité partagée: sa justice, sa justesse, sa légitimité, fréquemment remises en question aujourd’hui, lui sont essentielles – au risque de précipiter, à défaut, la défiance et le délitement de la société qu’il sert.

En affirmant la souveraineté du droit français sur son territoire, l’Exit Tax rappelait cette évidence: l’impôt est le signe tangible d’une communauté de vie. L’enrichissement d’un investisseur n’est pas le résultat de sa seule habileté. Il est le produit d’institutions, d’infrastructures, d’interdépendances, d’un collectif qui déborde des seules parties prenantes immédiates. Or, cet «écosystème de la confiance», fondement de l’économie contemporaine, notamment immatérielle, a un coût. Il suppose que la puissance publique dispose des moyens de son développement. À l’heure des grandes plateformes numériques mondiales brassant des données anonymes et des transactions financières ultra-rapides et sans frontières, le lien entre un territoire et ses richesses a besoin d’être maintenu – y compris pour la croissance mondiale elle-même, comme l’a douloureusement rappelé la crise de 2008 où la puissance publique a vite été rappelée par ceux qui, pourtant, prônaient son effacement.

Avec la suppression de l’Exit Tax au contraire, les résidents fiscaux français qui possèdent un large portefeuille d’actions en France disposent maintenant d’une option pour choisir la fiscalité d’un autre pays afin qu’elle s’applique à leurs opérations financières. Comme si leur résidence fiscale n’avait eu aucun sens. Comme si le droit français n’avait jamais existé. La suppression de l’Exit Tax consacre la primauté du droit étranger fiscalement plus favorable.

C’est pourquoi l’Exit Tax devient aujourd’hui un symbole de la souveraineté nationale, sommée de disparaître au profit de la sacro-sainte efficacité économique. L’impôt en est réduit à n’être qu’une contrainte, un caillou dans le grand rouage du marché, un paramètre arbitraire de la règle du jeu mondiale dont l’individu exploiterait les moindres failles.

Transposons un instant les situations fiscales à celles de la vie de tous les jours: un excès de vitesse sur une autoroute en France? Qu’importe, puisque cela n’existe pas en Allemagne. Une infraction pour consommation de drogue? À nouveau, c’est autorisé au Portugal, donc le droit national n’est plus légitime. La suppression de l’Exit Tax procède ainsi d’une matrice contraire au libéralisme politique dont elle se réclame: elle signe la dissolution de toute souveraineté, qui est liberté collective en action, au profit d’un grand jeu planétaire d’individus apatrides.

L’annonce de cette nouvelle mesure devrait réveiller la vie politique. C’est l’une des rares occasions où l’opposition, muette jusqu’ici, où les deux partis en voie de disparition, pourraient retrouver une raison d’être: celle de soutenir que l’impôt est juste quand il rappelle le lien entre les moyens et les fins de l’enrichissement.

Cette occasion est assurément ténue, mais il s’agit d’une opportunité unique pour faire face à la vision d’un monde où le marché constitue la seule collectivité humaine ; l’individu esseulé, le seul sujet ; l’intérêt, le seul mobile de l’action ; la consommation, le seul échange ; l’innovation technologique, la seule merveille sacrée ; et le nomadisme, le seul mode de vie.

« Il s’agit d’une opportunité unique pour faire face à la vision d’un monde où le marché constitue la seule collectivité humaine. »

Le socle qui peut émerger pour faire face à la nouvelle donne d’En Marche ne sera pas celui de la lutte de classes entre riches et pauvres – la droite n’y a jamais vu qu’une grille de lecture aveuglément idéologique – ni celui de l’assainissement des comptes – la gauche n’y a jamais vu que la marque d’un désintérêt coupable pour la justice. Ce sera simplement l’occasion de rappeler l’attachement aux fondements de la conscience collective française. Celle où le politique sert la quête de justice et où l’efficacité se souvient qu’elle n’est qu’un moyen et non une fin ; celle où la cohésion et la solidarité sont nourries par une culture commune, une confiance éprouvée, une interdépendance quotidienne ; celle où l’économie sert le mérite et l’effort partagé, où le travail n’est pas un simple gagne-pain mais la voie d’épanouissement de l’homme ; celle où l’immigration n’est ni une invasion, ni un droit universel, mais un déracinement douloureux et un enracinement plein d’espoir ; une vie politique où la communauté n’est pas un prestataire de services au bénéfice d’intérêts catégoriels, mais un arbre, aux racines profondes puisant à diverses sources, dont les branches s’élancent vers le meilleur de lui-même.

Alors, si l’annonce de la suppression de l’Exit Tax peut avoir une seule utilité, c’est celle de rappeler qu’il existe un espace politique suffisamment cohérent et suffisamment large pour accueillir les déçus d’une droite gestionnaire obsédée par la baisse des impôts et d’une gauche libertaire accro à la dépense publique.

Cette crise qui vient

Plusieurs indices macroéconomiques et microéconomiques laissent supposer qu’une crise financière de grande ampleur pourrait se manifester dans les toutes prochaines années voire les tout prochains mois. On observe en effet depuis plusieurs mois une concomitance de signaux qui indiquent que le système financier se dérègle, et qu’un retour à l’équilibre ne pourra intervenir qu’à travers une réinitialisation qui provoquera des secousses importantes sur un ou plusieurs secteurs de l’économie, sur la liquidité, sur le secteur bancaire et sur les marchés d’actions et d’obligation en général.

Ces indices sont les suivants :

La dette mondiale atteint des niveaux historiques. Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), entre 2006 et 2016, la dette cumulée des Etats, des entreprises et des ménages est passée  de 235 % du PIB à près de 275 %. Une telle évolution est inédite. Selon le FMI, « historiquement, la probabilité de voir une crise bancaire majeure émerger dans les trois années qui suivent lorsque le ratio de dette des ménages des pays riches atteint 65 % s’accroît nettement ». Il est actuellement de 63%, en hausse de 11 points depuis 2008. (1)

Les taux d’intérêts négatifs persistent, les investisseurs ne sont donc pas récompensés pour leur prise de risque. Ces taux d’intérêt négatifs sont encouragés par les politiques monétaires très  accommodantes des banques centrales, qui déversent plusieurs dizaines de milliards par mois sur les marchés financiers, particulièrement en Europe et aux Etats-Unis. (2)

Les marchés actions atteignent des sommets, tirant profit de la liquidité très importante à disposition, et des meilleures perspectives de la croissance mondiale, qui reste néanmoins à des niveaux modestes (3,9% pour 2018 et 2019 selon le FMI, 3,1% pour la banque mondiale en 2018). Les bourses mondiales retrouvent voire dépassent leur plus haut niveau historique.

Des critiques de plus en plus vives voient le jour sur la manière de déterminer la productivité dans nos économies, dont les méthodes de calculs ne semblent plus adaptées à l’ère numérique. Ces incertitudes accroissent le doute sur l’évaluation de la croissance potentielle des Etats, et donc sur les politiques publiques à mettre en œuvre pour atteindre le plein emploi et maîtriser l’inflation
(objectifs premiers des politiques monétaires). (3)

Les témoignages se multiplient en ce qui concerne la facilité de lever des fonds auprès d’investisseurs, notamment pour les technologies innovantes de NBIC ou de projets liés à la data.  Néanmoins, d’un point de vue global, le volume du financement des entreprises innovantes diminue, comme si l’offre de nouveaux investissements ne permettait pas de répondre totalement à la demande d’investissement. (4)

Enfin, les valeurs que l’on considérait habituellement comme des valeurs refuges poursuivent une évolution erratique. L’or s’approche de son plus haut historique depuis quatre ans, mais reste encore loin du niveau qui était le sien en mai 2013. Les prix de l’immobilier sont en augmentation notable en France en zone urbaine, mais il demeure difficile de savoir si cela provient d’une véritable hausse sous-jacente, ou si elle est avant tout pilotée par la faiblesse des taux d’intérêt, d’autant que le prix des logements en province reste modéré. Les montants d’échange sur le marché de l’art augmentent par rapport à 2016, mais restent bien inférieurs aux montants des années 2014 et 2015. Ils sont par ailleurs tirés par la valorisation très importante de quelques œuvres phases, ce qui laisse supposer que les volumes pourraient être en diminution. Enfin, le bitcoin atteint des sommets, mais sa volatilité semble plus corrélée aux interrogations sur la manière de le réguler que par la constitution d’une valeur refuge.

On observe donc une divergence de plusieurs indicateurs macroéconomiques, qui s’ajoute au niveau de risque élevé supporté par économies occidentales, caractérisé par le niveau de l’endettement. Dans ce contexte, la confiance des marchés dans l’économie, valeur capitale dans le déclenchement d’un krach boursier (5), pourrait donc être mise à mal par un simple soubresaut, comme en témoigne le mini-krach du 5 février 2018.

A la recherche de la prochaine incompréhension collective

Comme le remarque Jaime Caruana, Directeur général de la BRI, « Chaque crise a été permise par une incompréhension collective qui a créé un angle mort sur le risque. ». On relèvera ainsi que les crises précédentes ont été précipitées par l’édification de mythes collectifs : l’impossible faillite des états, l’irrésistible ascension des prix de l’immobilier résidentiel américain, la croyance dans les ratings attribués par les agences de notations. (6)

Il est extrêmement difficile et périlleux d’anticiper les raisons d’une crise financière. Comme le souligne l’adage, « un économiste est un expert qui saura parfaitement vous expliquer demain pourquoi ce qu’il a prévu hier ne s’est pas passé aujourd’hui ». Certains constats peuvent cependant être formulés pour tenter de déceler les prémisses d’une nouvelle incompréhension collective.

Plusieurs entreprises dans différents secteurs économiques peuvent paraître surévaluées, c’est le cas des entreprises technologiques en général, mais leur évolution peut néanmoins être expliquée : le développement des technologies haut-débit, la démocratisation des smartphones et l’essor de l’internet des objets ouvrent des perspectives nouvelles qui se retrouvent dans les espérances que suscitent ces entreprises. Plus fondamentalement, l’économie numérique encourage la création de plateformes hégémoniques, spécialisées dans un domaine bien particulier, qui deviennent de véritables places de marché, attirant toute l’offre et toute la demande vers elles : Uber pour le transport particulier urbain, AirB&B pour la location entre particulier, WeWork pour l’immobilier de bureau, Amazon pour le e-commerce, etc…(7) Une course aux investissements s’engage pour devenir le plus vite possible incontournable, dans l’espoir de jouir ensuite d’un monopole de fait qui assure des profits conséquents à long terme (voir l’exemple de la livraison de repas à domicile (8)). La valorisation très importante de ces entreprises repose donc sur ces perspectives de profit.

Une autre caractéristique est citée à l’envi pour démontrer la force des plateformes et des géants de la technologie : la capacité à recueillir et traiter un nombre important de données. C’est le cas des cinq GAFAM(9), et de tous les réseaux sociaux en général qui disposent d’une connaissance extrêmement fine de leurs consommateurs et sont capables d’établir des profils d’une grande précision, véritable mine d’or pour la publicité ou le ciblage des consommateurs. Ce paradigme pourrait être remis en cause par la double pression des consommateurs d’une part, qui seraient de plus en plus attentifs aux données qu’ils fourniraient gratuitement, et du régulateur d’autre part, qui devient également plus exigeant et se saisit progressivement du sujet en raison des demandes répétées des citoyens (données personnelles, réglementation sur la qualité de l’information, responsabilisation des publieurs/éditeurs de contenus). Cette instabilité est renforcée par le fait que la publicité digitale demeure une pratique jeune, dont l’évaluation précise de l’efficacité s’avère encore difficile. Les annonceurs se montrent enfin plus exigeants, voire perplexes, face aux montants extrêmement importants qu’ils dépensent. (10)

GAFAM

Google, Amazon, Apple et Microsoft disposent d’une grande diversification de leurs sources de revenu et d’une présence à plusieurs étapes de la chaîne de valeur qui leur permettront aisément de tirer profit des évolutions des habitudes du consommateur et de la réglementation. Cela ne semble pas être le cas de Facebook, et les difficultés croissantes que le réseau social connaît pourraient annoncer les prémices d’une remise en cause plus fondamentale. L’amorce de ce changement de paradigme pourrait être de nature à bousculer les entreprises technologiques en général et à se propager à la sphère financière. En tout état de cause, la fébrilité des marchés financiers, illustrée par le « mini-krach » du 5 février, est telle que la moindre secousse, même bénigne, pourrait plonger les bourses mondiales dans une nouvelle crise.

 

(1) https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0301008948894-alerte-maximale-sur-la-dette-mondiale-2138875.php
(2) https://www.lesechos.fr/26/10/2017/lesechos.fr/030790965772_la-bce-commence-a-reduire-son-soutien-a-l-economie.htm
(3) https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-178296-4e-revolution-industrielle-un-nouvel-age-dor-2146680.php
(4) https://www.lecho.be/entreprises/technologie/La-Silicon-Valley-s-inquiete-pour-le-financement-de-ses-start-ups/9966576
(5) Voir notamment l’analyse des « saillances à la Schelling » par André Orléans dans Le pouvoir de la finance.
(6) Voir l’article des Echos qui résume cette caractéristique des crises https://www.lesechos.fr/16/06/2017/LesEchos/22467-044-ECH_la-prochaine-crise-financiere--inevitable-et-imprevisible.htm
(7) https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/0301072541335-le-monde-est-devenu-une-machine-a-fabriquer-des-bulles-2141630.php
(8) http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/05/26/la-livraison-de-repas-suscite-l-appetit-des-investisseurs_5134106_3234.html
(9) Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft
(10) https://business.lesechos.fr/directions-numeriques/030581353683-publicite-digitale-les-annonceurs-s-interrogent-313381.php

Encore plus de politique

Les Français se désintéressent-ils de leur pays ?

D’un côté, les baromètres de la confiance tenus par le Cevipof font figurer avec constance « la méfiance, le dégoût et l’ennui » dans les sentiments que ressentent les Français à l’égard de la politique. La fin de cette grande année électorale confirme ce désengagement : taux d’adhésion aux partis traditionnels en berne, incapacité du parti au pouvoir, En Marche !, de fédérer une base militante dans la durée, tout ceci dans le cadre d’une baisse régulière des taux de participation aux élections politiques de ce pays.

De l’autre, les mêmes baromètres notent que seuls moins de 10% des Français ne s’intéressent pas du tout à la politique. Il faut voir les foules qui se pressent aux journées du patrimoine, ou l’engouement suscité par les œuvres puisées dans l’histoire et la géographie nationales ! Immense soif de transmission, d’appartenance.

D’où vient ce paradoxe ?

C’est peut-être, en première approche, la scène politique qui nous a désolés, avec ses acteurs opportunistes jouant leurs gammes pour tirer à eux les applaudissements des médias. Les « affaires », bien sûr, n’arrangent pas les choses. On s’écœure du comportement égocentré de ces hommes politiques, dont 90% des Français estiment qu’ils ne se préoccupent pas du tout de ce que pensent les citoyens.

Mais dès lors que l’homme a toujours été homme, mélange de sublime et de mesquin, attiré par convoitise autant que par noblesse vers le pouvoir, pourquoi cette personnalisation malsaine de la politique nous semble-t-elle accentuée aujourd’hui ?

Peut-être, en deuxième approche, parce que le spectacle des ambitions personnelles remplit un vide : celui de la pensée et de l’action commune.

Le vide de la pensée et de l’action commune prend la forme d’un discours raisonnable. Ce discours transforme en finalités politiques les certitudes qui relèvent de l’ordre des moyens. Il semble nous signifier que l’amour de notre pays ne vaut plus grand chose dans la « vraie vie », celle de la « complexité d’un monde globalisé en pleine mutation ». Ces mutations – mondialisation, innovation, concurrence, flux financiers ou migratoires – sont posées comme inéluctables, univoques et irrésistibles ; si c’est au politique de les organiser efficacement, on abandonne aux individus, plus ou moins talentueux, le soin de leur donner un sens, ou de se faire écraser par elles – moyennant quelques allocations.

La politique devient alors l’apanage de quelques techniciens, tandis qu’il se réduit à un simple divertissement « people » à l’égard du commun des mortels. C’est la forme impériale de la gouvernance qui réapparaît, et qui détruit ce lent travail de maturation qui, de Capet à De Gaulle, a façonné notre peuple et nos institutions pour former la nation.

La nation n’est pas l’empire, ce territoire infini sur lequel une maison conquérante exerce une domination – par la coercition ou la séduction – à l’égard de ses ressources et sur ses sujets. Elle n’est pas un espace indéfini, mais un lieu particulier ; ce ne sont pas des multitudes de sujets qui y vaquent à leurs occupations, mais un peuple qui y séjourne ; ce n’est pas un lien de domination qui les tient, mais un lien d’appartenance qui s’ancre dans une culture partagée, et qui se projette dans le monde par l’expression d’une volonté commune.

Entre les universalismes religieux de Rome et politique de Charles Quint puis des Habsbourg, la France s’est constituée en nation afin de créer un corps vivant autonome, suffisamment cohérent, dont l’angoissante quête de stabilité interne l’a rendue disposée à orienter, à peser sur et à donner du sens aux évènements qui lui étaient extérieurs.

La nation se résume en un cri : « nous voulons ». Ce cri suppose un « nous » en même temps qu’un « voulons ». C’est le propre de la conjugaison que d’accoler le sujet à l’action, car c’est elle qui donne du sens au langage. Il faut un nous, c’est-à-dire le sentiment d’appartenance, pour générer la confiance nécessaire à l’exercice d’une volonté. Il faut aussi une volonté, c’est-à-dire le sentiment de donner un sens à l’appartenance, pour qu’il y ait un nous. Les deux sont indissociables.

Or à quoi assistons-nous aujourd’hui ? A la dissolution du « nous », certes ; mais à la disparition du « voulons », surtout. Les deux phénomènes sont simultanés ; mais, des deux, il me semble que c’est le second qui doit jouer, dans la prise de conscience collective, le rôle de la poule. La crise de l’identité n’est que le symptôme de ce que l’on commence à ne plus savoir pour quoi, en vue de quelle finalité, nous sommes « nous ».

Il est frappant de remarquer combien bon nombre de programmes politiques se focalisent essentiellement sur la question des moyens, rarement sur celle des finalités. Ils ne concernent bien souvent que la machinerie de l’Etat dont il faudrait déboucher les tuyaux, comme si une entreprise communiquait moins sur le service qu’elle rendait que sur sa manière de le rendre. Il faut rationaliser la dépense ; optimiser les recettes ; être transparent ; numériser ; simplifier ; communiquer avec pédagogie. L’horizon politique est remplacé par l’horizon administratif : on fait le prélèvement à la source, parce que c’est plus efficace ; et on supprimera à terme le foyer fiscal, parce qu’on a fait le prélèvement à la source. Peut-on encore s’interroger sur le sens que peut avoir un système déclaratif fiscal, ou sur celui que prend le principe d’imposition par foyer ? Un modèle s’effondre au nom de l’efficacité sans que sa finalité ne soit clairement débattue. D’où ce sentiment d’être ballottés au gré d’une catallaxie court-termiste, cette agrégation de comportements spontanés sans vision d’ensemble dont la totalité peut aboutir, mais on s’en rend compte trop tard, à une soustraction du bien-être global.

Cette perte du sens politique au profit de l’administration des choses est due à la circonstance que l’on assimile la volonté commune au totalitarisme, dont le meilleur antidote serait l’individualisme. Hormis l’organisation efficace des moyens (les procédures juridiques, l’économie de marché), la postmodernité a donc fait le pari rassurant de rendre le politique aussi neutre que possible et de l’expurger de toute finalité autre que la promotion des individus.

Nulle fin de l’histoire tranquille dans cette sortie du politique, mais plutôt un retour au chaos de l’état de sauvagerie. Le refus de concevoir même qu’il existe un commun qu’il reviendrait à l’homme de servir, c’est l’âge du narcissisme, où l’on se sert dès lors qu’on a les moyens de le faire ; où l’on cherche à retirer quelque chose du commun, plutôt que d’y ajouter ; où l’on ne cultive plus la retenue de soi laissant libre le champ du travail partagé, mais où l’on se répand aussi loin qu’on puisse aller. Lorsque la seule finalité admise, c’est la liberté de chacun sous réserve de la liberté d’autrui, alors l’espace commun se privatise, et ne se réduit plus qu’à la fine membrane qui sépare deux individus : « l’autre » devient par définition une irritation, qu’il faut manipuler, détruire, ou, dans le meilleur des cas, subir.

Les institutions, la culture, la civilisation censées élever ces comportements perdent toute leur légitimité puisqu’elles se réduisent désormais au droit et au marché, c’est-à-dire à l’organisation optimale de rapports de forces. Les chocs d’idées deviennent donc des chocs de personnes dès lors que ces dernières ne conçoivent plus le lieu de leur demeure commune : c’est le terreau sur lequel se nourrissent les antiques promesses de fusion communautaire recherchant l’utopique homogénéité, culturelle ou religieuse, d’individus semblables agrégés en une sorte de lobby d’intérêts.

Le sentiment actuel des Français ne doit donc pas être pris pour ce qu’il n’est pas. Ce n’est pas parce que la France serait une vieille dame, la nation un cadre obsolète, le patriotisme un sentiment arriéré, que les Français s’éloignent de la politique. Mais, en revanche, c’est parce que les Français s’éloignent de la politique en n’y voyant plus qu’un désolant divertissement que la France risque de devenir une vieille dame, la nation un cadre obsolète, le patriotisme un sentiment « so 1945 ».

L’indifférence marquée à l’égard du système électoral, et le succès de la proposition d’En Marche ! de dépasser les clivages gauche/droite qui en a été son corollaire, ne sont pas un plébiscite en faveur du Grand Jeu planétaire. Penser que tel est le cas, c’est prendre la conséquence d’un phénomène pour sa cause. Et cette confusion nous livre un enseignement : nous sommes tentés de nous désintéresser de la politique non parce que nous ne croyons plus en notre pays, ni même parce que les acteurs du monde politique ne font que semblant d’y croire, mais parce que nous oublions que les premiers acteurs du monde politique, c’est nous-mêmes : recréer le commun, retrouver l’honneur de le servir, relève, dans nos vies quotidiennes, familiales, associatives ou professionnelles, de notre propre responsabilité. Si nous en avons marre de la politique, c’est en fait parce qu’il nous en faut davantage.